LIVRE IV. — LE COMMERCE DE SOCIÉTÉ
conte que Jules Vindex lui-même, qui entreprit si courageusement de délivrer Tempire romain de la tyrannie de Néron, ne dédaigna pas, pour amadouer des chasseurs d'héritage, d'user d'un médicament ayant la propriété de causer une pâleur artificielle au visage. Quelquefois aussi, un grand maître en artifices pareils réussissait -il, même sans être riche, à se procurer par ces moyens tous les avantages de la position d'un riche sans enfants. Ses biens immenses en Afrique , les navires marchands expédiés pour son compte de Carthage, les armées d'esclaves, etc., dont il parlait sans cesse, n'étaient qu'autant de hâhleries^ Bien des gens applaudissaient à cette manière de duper les renards 2. Par contre aussi, qui voulait éviter de devenir suspect de captation d'héritage, était obligé de garder la plus grande réserve vis-à-vis des riches sans postérité. Pline le Jeune regardait même comme inconvenant de leur faire le moindre cadeau^.
Les écrivains de toutes les époques de l'empire s'accordent sur l'immense développement qu'avaient pris ces manœuvres. Ce qu'ils disent paraîtrait fabuleux, sans la parfaite conformité de leurs récits. Toutefois, il ne faut pas oublier que ceux-ci, comme presque tous les écrits de ce temps, ne sont pas exempts d'une certaine exagération déclamatoire, qui s'y glisse en partie sans intention. « Dans cette ville, » écrivait, sous Néron, Pétrone ^ qui transfère à Crotone la pratique usitée à Rome, ce on ne se livre pas aux études^ l'éloquence n'y trouve point de place , ni l'honnêteté ni la pureté des mœurs n'y prospèrent; mais tous les hommes que vous y verrez, quels qu'ils
* Pétrone, Satyr., c. 117.
- Pline le Jeune, Lettres, VIII, 18.
- Ibld., V, 1.
soient, sont divisés en deux partis : ils jettent l'hameçon ou ils se le laissent jeter. Dans cette ville, personne ne reconnaît des enfants; car celui qui a des héritiers de son sang n'est ni invité aux festins, ni admis à aucune réjouissance; exclu de tous les avantages de la société, il vit obscurément, confondu avec les gens couverts d'opprobre. Ceux au contraire qui ne se sont jamais mariés et n'ont pas de proches parents, parviennent aux plus grands honneurs et passent seuls pour être des hommes parfaits, sans tache même. Vous verrez une ville qui ressemble à un champ en temps de peste, sur lequel il n'y a que des cadavres et des corbeaux qui les déchirent en lambeaux S>. Ce qui prouve que cette description n'était nullement un fantôme de l'imagination, ce sont les plaintes que l'on entendit, vers la même époque (en l'an 63), dans le sénat, au sujet d'adoptions simulées, par lesquelles des hommes sans postérité se procuraient, subrepticement, les prérogatives de pères de famille. « Les gens sans enfants, » récriminaiton, « ne sont-ils pas déjà bien assez favorisés, eux qui n'ont qu'à attendre, sans avoir besoin de se déranger seulement, la faveur et les honneurs, que l'on est toujours prêt à leur offrir, à titre gratuit et sans charges^? » Bien plus, Sénèque, qui parle souvent avec beaucoup d'amertume de la captation d'héritage ^ dont il fut toutefois, par parenthèse, accusé lui-même par ses ennemis\ put, dans une de ses Consolations , adressée à
1 Pétrone, Satyr., c. 116.
2 Tacite, Annales, XV, 19.
3 Ainsi dans ses Lettres, 19-, 4, 68, 4, 95, 44; De beneficiis, IV, 20, 3; YI, 38, 3.
^ Tacite, Annales, XIII, 42, dit de lui : Romae testamenta et orbos velut indagine ejus capi.