LIVRE IV. — LE COMMERCE DE SOCIÉTÉ
La conversation dans les sociétés de Rome, à cette époque, était, sous plus d'un rapport, d'autre nature, et elle y avait une tout aulre portée que dans aucune ville de l'Europe moderne, comme offrant seule le moyen de faire circuler une multitude de nouvelles et d'avis, pour la propagation desquels il n'existait pas d'organe spécial; carie Moniteur quotidien, journal officiel du temps (acta diurna),ne contenait sur les affaires publiques que ce que le gouvernement jugeait à propos de publier, c'est-à-dire absolument rien sur la plupart des faits et questions brûlantes à l'ordre du jour; sur d'autres, il ne présentait à dessein que des versions propres à les dénaturer, se bornant d'ailleurs à un résumé succinct du peu qu'il communiquait sans réticence et relatait conformément à la vérité. On y trouvait en outre des bulletins de la cour, annonces des événements de famille du grand monde, faits divers de la ville, etc. \ L'opinion publique comprimée se manifestait de temps à autre, comme il arrive encore de nos jours à Rome, par des affiches placardées à des colonnes ou à des stalues-, dans la promptitude et l'ardeur du public à saisir les allusions que des acteurs hardis s'aventuraient à faire sur la scène, quelquefois même par des clameurs ou des démonstrations du peuple réuni au spectacle, même en présence des empereurs, qui permettaient en ce lieu une licence tolérée dans nul autre. Mais ces faibles et rares manifestations , sournoisement improvisées , piquaient naturellement la curiosité plus qu'elles ne pou-
1 Hubner [De senatus populique romani actis , p. 41-58) a recueilli, par ordre chronologique, les fragments qui nous en restent.
- Suétone, César, chap. lxxx; Octave ^ chap. lxx; Tibère, chap. lu; Néron, chap. xlv. — Tertullien, ad Nation., I, 17 : Festivos libellos, quos statuœ sciunt et illa obliqua nonnunquam dicta... quœ circi sonant.
vaient la satisfaire ; et l'exclusion sévère de toute publicité d'une capitale où confluaient précisément, sans cesse, les nouvelles du monde entier, et où se décidaient les destinées de ce monde, ne pouvait avoir d'autre effet que de multiplier à l'infini , dans cette ville bavarde et glosant sur tout, pour nous servir des épithètes dont Tacite qualifie Rome S les conjectures, les bruits, les contes inventés à plaisir et les fables, et d'y tenir la curiosité et l'imagination constamment en éveil.
Le nouvelliste de profession, d'après le portait qu'en a fait Martial^, sait ce que le roi Pacore décide dans le palais des Arsacides, connaît au juste la force des armées opérant sur le Rhin et sur le Danube, est en mesure de révéler, avant la rupture du cachet, le contenu de la dernière dépêche reçue de l'armée de Dacie, et signale d'avance le laurier qui doit annoncer la victoire. Il sait combien de fois il a plu pendant l'année dans la haute Egypte , combien il est arrivé de navires des ports d'Afrique , quel poète remportera la couronne au prochain concours du Capitole. « Gardez votre talent pour vous, » dit à la fin le poète ; ce vous pouvez venir dîner chez moi aujourd'hui , mais à la condition expresse de ne rien me conter de nouveau. » 11 y avait aussi des femmes, se prétendant informées de tout ce qui se passait dans le monde entier, recueillant aux portes les bruits du jour, ou en faisant naître et circuler elles-mêmes, se vantant d'avoir aperçu les premières la comète qui menaçait
* Il dit {Annales, XIII, 6) : Igitur in urbe sermonum ?ivida, quemadmodum princeps, vix septemdecim annos egressus, suscipere eam molem aiit propulsare posset, quod subsidium in eo qui a femina regeretiir, num prœlia quoque et oppugnationes urbium et cetera belli per magistros administrari possent. anquirebant; et {Hist. II, 91) : Apud civilatem cuncta interpretanteni funesti ominis loco acceptum est, quod, etc.