LIVRE IV. — LE COMMERCE DE SOCIÉTÉ
oreilles pour tout ce qui est ou même n'est pas, et dans laquelle il ne faut jamais songer à des innovations dans l'État, à moins d'avoir grandement le désir de la mort, les gens raisonnables et circonspects croyant devoir y hésiter même devant les choses licites ^ C'étaient, nous l'avons déjà dit, indubitablement les classes supérieures que la police secrète était chargée d'observer avec le plus de vigilance. Caracalla déclara les soldats qu'il employait à ce triste métier responsables envers lui seul; nul autre que lui ne pouvait les faire punir. Il s'ensuivit qu'ils lui rapportaient tout jusqu'aux moindres détails, et qu'ils purent exercer sur les sénateurs la domination la plus arbitraire ^. Le biographe d'Alexandre Sévère fait un mérite à ce prince de n'avoir confié le soin des informations à prendre sur les personnes qu^à des hommes sûrs et discrets, que personne ne savait employés à ces fins. L'empereur disait lui-même qu'il suffirait de l'appât d'un lucre pour gâter tous ces agents ^.
Bien que l'activité et le pouvoir de ces espions et mouchards, se glissant à l'ombre, fussent limités sous des princes doux et cléments, tels que les Anlonins surtout, il va sans dire cependant que des conversations libres sur des matières politiques, dans des cerles nombreux ou des lieux publics, ne furent jamais, en aucun temps, possibles à Rome sous l'empire. Du reste, mille considérations, même abstraction faite de la crainte des oreilles dressées partout pour la délation, recommandaient la plus grande réserve de langage dans cette capitale , que Tacite appelle
1 Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, VIII, 348; IV, 185.
2 Dion Cassius, LXXVII, 17.
^ Vie d'Alexandre Sévère, chap. xxm. — Sur les espions dont était entouré le césar Gallus à Antioche, voyez Ammien, XIV, 1, 6.
une ville où l'on apprend tout et ne tait rlen^ L'ébruitement des secrets dangereux n'était pas toujours un effet de la malveillance; l'indiscrétion, la curiosité et l'imprudence faisaient déjà bien assez de mal, à elles seules. Sénèque^ attribue ces cancans au besoin qu'éprouvait de s'occuper le désœuvrement des oisifs, si nombreux à Rome. « De là vient, dit-il, la plus affreuse de toutes les turpitudes, la mouchardise et l'espionnage, appliqués à tout ce qui touche aux affaires publiques et aux secrets des particuliers, ainsi que la prétention de savoir une foule de choses, que Ton ne pouvait ni écouter ni communiquer sans danger. » On remarquera la circonspection avec laquelle Sénèque s'exprime ici, sur un sujet auquel il ne lui arrive d'ailleurs que cette seule fois, peut-être, de faire allusion , dans ses nombreux écrits. La grande extension des clientèles et la multitude de gens appartenant à la domesticité des grandes maisons doivent être mentionnées comme la circonstance qui favorisait le plus ces cancans. On reprochait aux clients^, et bien plus encore aux esclaves, dont l'arme la plus dangereuse était la langue, cette funeste habitude du bavardage. Divulguer un secret de leurs maîtres leur faisait plus de plaisir que de vider un flacon de vin de Falerne volé, et il n'y avait pas de crime qu'ils ne leur imputassent, pour se venger des corrections qu'ils avaient reçues. Un homme riche ne pouvait pas avoir de secret. « Si ses esclaves se taisent, » dit Juvénal % « ses chevaux et ses chiens parleront; les pilastres de sa porte et le marbre des murs de sa maison auront des oreilles ; il a beau fermer les fe-
1 Annales, XI, 27 : In civitate omnium gnara et nil réticente.
- De tranquill. an., 12.
3 Martial, VII, 62, 4.
* IX, 102-t29. — Voir aussi Martial, II, 82.