LIVRE IV
LE COMMERCE DE SOCIÉTÉ
son exorde : « Je t'ai déjà raconté^ camarade, comment j'escaladai ces hauteurs, etc.^ » Si l'amateur de chasse trouvait le plus de plaisir aux questions sur ses chiens, l'amateur de gymnastique à celles touchant les concouijs du gymnase; si le dévot, l'homme fervent pour le culte, aimait à raconter comment il avait pu heureusement accomplir, par la grâce des dieux, telle ou telle œuvre, à l'aide de songes et de sacrifices, on était toujours sûr de plaire aux vieilles gens, en leur procurant l'occasion de raconter des histoires sur un sujet quelconque-.
L'art de donner un festin joyeux et animé par des jouissances intellectuelles était estimé très-haut dans l'antiquité, chez les Romains comme chez les Grecs, et des auteurs considérables ont cru devoir prendre la peine de laisser des instructions ad hoc^. Contrairement à l'habitude des riches de donner des fêtes somptueuses dans des salles pouvant contenir trente tables \ Varron établit comme règle que le nombre des convives ne devait strictement varier qu'entre celui des Grâces et celui des Muses, sans jamais dépasser ce dernier •% et qu'il importait avant tout de les choisir de manière à rendre possible une conversation générale entre eux^. Dans les festins réunissant de petits cercles d'hommes distingués par leur esprit et leur éducation, les causeries intimes avaient naturellement le plus de chance^, et on y trouvait d'autant plus de plaisir que l'on
1 Dissert. I, 25, 15.
2 Plutarque, Qu. conviv.
3 Martial, IX, 77.
* Plutarque, Qu. conviv.
5 Aulu-Gelle, XIII, 11.
6 Plutarque, Qu. conviv.
'^ Cicéron, ad FamiL, IX, 24, 3, dit : (Remissio aniraorum) maxime sermone efficitur familiari, qui est in conviviis dulcissimus, ut sapien-
s'y instruisait sans s'en doutera C'est là que la vive originalité des méridionaux pouvait se déployer le plus librement et que se faisaient le mieux valoir la grâce et la facilité avec laquelle ils manient la parole, leur talent de conteurs aimables et légers, mais surtout, ce qui était le plus hautement apprécié, cet esprit prompt et incisif dont le sel, ne se produisant que dans l'enceinte des murs de la capitale 2, était l'orgueil de tous les vrais enfants de Rome, si bien qu'ils en revendiquaient comme leur apanage le caractère essentiel et distinctif, en le désignant sous le nom d'urbanité ^ L'heureux mortel doué de cet esprit voyait sa société recherchée à l'envi par les puissants du jour, qui se l'arrachaient dans les portiques et les théâtres comme pour leurs festins^. Il est vrai que l'excès des récitations d'œuvres musicales et théâtrales, et d'autres divertissements, faisaient souvent tort à la conversation chez certaines personnes , trop habituées à faire de leur salle à manger l'usage d'une scène ou d'un auditoire'^; mais, offerts dans la juste mesure, ces intermèdes avaient certainement l'avantage d'imprimer une direction bien déterminée aux entretiens. Ainsi, par exemple, les lectures d'œuvres poétiques, à table, y amenaient ces conversations sur les questions les plus délicates, en matière de critique et de
tius nostri quam Graeci : illi au[X7ro<7ia aut cnjvSsiTcva, id est compotationes aut concenationes, nos convivia, quod tum maxime simul vivitur.
1 Martial, XII, proœm. : Bibliothecas, ttieatra, convictus, in quibus studere se voluptates non sentiunt.
.... Conviva joco mordente facetus Et salibus vehemens intra pomœria natis,
dit Juvénal, IX, 10.
3 Quintilien, VI, 3, 17.
i Martial, VII, 76; X, 97, 10.
•' Plutarque, Qu. conviv., I, 4, 3, 1.