LIVRE V. — LES FEMMES
teau tissu d'or dans lequel rimpératrice Agrippine parut à la représentation d'un combat naval sur le lac Fucin, pièce à grand spectacle dont les splendeurs firent tellement sensation que Pline l'Ancien aussi crut devoir en parler \ on peut se figurer avec quelle curiosité les femmes se regardaient et s*examinaient mutuellement, quels efforts de toilette elles faisaient pour paraître avec le plus d'éclat possible. Ce n'était quelquefois, il est vrai, qu'un éclat d'emprunt. A Rome, où la manie du far figura, si profondément enracinée dans le caractère italien , trouvait le plus d'aliment, où il y avait des milliers de gens voulant paraître supérieurs à leur condition, tout était à louer, jusqu'à ces bagues que de rusés avocats (voir page 247) passaient à leurs doigts, quand ils se chargeaient de la défense d'un client, afin d'obtenir de lui des honoraires plus élevés 2. Parmi les objets que les dames dont la cassette était vide louaient ainsi, pour se montrer au théâtre, Juvénal nomme des effets d'habillement, des coussins, une vieille duègne, une femme de chambre blonde et tout le personnel d'escorte^. La chaise à porteurs, après que l'on en avait retiré les brancards, servait de siège à l'amphithéâtre ^
Par la présence de tant de femmes, les spectacles gagnaient naturellement aussi un puissant attrait pour la jeunesse masculine. Properce "^ se réjouit de la détermination de Gynthie d'aller à la campagne, où elle ne court
1 Hist. nat., XXXIII, 3, 63. — Tacite, Annales, XII, 56. — Dion Cassius, LX, 33.
2 Juvénal, Sa^., VII, 143. » Ibid., VI, 350.
i DiUricus, De cathedris feminaruni romanarum, p. 14, etc. ^ II, 19, 9.
aucun risque d'être pervertie par les spectacles, et Ovide recommande ceux-ci comme particulièrement propices aux intrigues d'amour. Au théâtre et à l'amphithéâtre, les hommes, depuis le temps d'Auguste, durent, il est vrai, se contenter de promener leurs regards sur les rangs de sièges supérieurs, exclusivement assignés aux dames; mais, au cirque, elles étaient assises au milieu des hommes. « C'est un endroit, » dit Juvénal^, « bon pour les jeunes gens d'âge à faire chorus avec les clameurs du public, à engager des paris à outrance et à se pavaner aux côtés d'une jeune femme parée. » C'est là surtout qu'on se liait facilement, à la faveur de l'intérêt égal qu'on prenait au spectacle et des nombreux petits services que l'on était à même de rendre à sa voisine, comme de lui arranger son coussin, de lui procurer un escabeau, de l'éventer et de la protéger, le cas échéant, contre les importuns-. Ovide, qui trace pour tout cela des règles minutieuses, nous a également transmis des échantillons des sujets de conversation du cirque. On estimait heureux le conducteur de char auquel s'intéressait la belle voisine; qu'on eût voulu être à sa place! Faisait-il réellement si chaud? La chaleur que l'on ressentait n'étail-elle pas plutôt l'effet d'une flamme intérieure , etc.^?
L'amour du théâtre avait toutefois aussi son côté bien grave et parfois même tragique. On ne saurait trouver des couleurs trop fortes pour dépeindre ce qu'il y avait d'affreux dans l'influence démoralisante des spectacles. Le cirque, où des cohues populaires, échauffées jusqu'au dé-
1 Sut., XI, 201, etc.
2 Ovide, Art d'aimer, I, 135, etc.
^ Le même, Amours, III, 2.
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lire par l'entraînement de parti , tempêtaient les unes contre les autres, n'offrait d'ailleurs que des scènes beaucoup moins alarmantes pour l'innocence que le théâtre et Tamphi théâtre. Sur la scène régnaient la comédie de polichinelle, l'atellane et la farce (mimus), pleines d'obscénités grossières et non déguisées, auxquelles se complaisait la foule, et, au degré supérieur, pour l'amusement du beau monde, le ballet pantomime, où l'on ne craignait pas d'aller jusqu'aux dernières limites, dans la représentation de sujets des plus graveleux pour la plupart, mais où l'on s'étudiait aux plus grands raffinements de la sensualité, pour l'excitation des nerfs les plus relâchés ou les plus blasés ' .
Quant aux ravages profonds que devait nécessairement causer dans les âmes , en amortissant toute sensibilité, l'habitude des scènes d'égorgement et de torture de l'arène, on n'y peut songer sans frémir. C'est à celte école que les femmes apprenaient cette cruauté envers leurs esclaves des deux sexes de laquelle il y aurait à citer plus d'un exemple révoltant-. Cependant pas toutes n'avaient, il faut le croire, l'habitude de fréquenter les spectacles, bien que les auteurs du temps n'aient fait nulle part aucune mention expresse de dames qui, par principes, se fussent abstenues d'y aller, et que Martial^ ait pu dire à ses contemporaines, avides de mauvaises lectures :
^ Cyprien, ad Donat., p. 5, éd. dOxford : Quœ pudica forsitan ad speclaculum matrona processerat, de spectaculo revertitur impudica. — L?icVànce, Institut., \X, G, 30.
2 Voir Becker, Gallus, II, 3, 151, etc. — Digeste, I, 6, 2 : Divus quoque Hadrianus Umbriciam quamdam matronam in quinquennium relegavit, quod ex levissimis causis ancillas atrocissime tractasset.
Ne légères partem lascivi, casta, libelli
Praedixi et monui : tu laraen, ecce, legis.
Sed si Panniculum spectas et casta Latinum. Non sunt hœc mimis improbiora, lege.
Pour les jeunes filles bien élevées, il va sans dire qu'on ne les conduisait pas au spectacle, puisque même des hommçs jeunes, mais d'une direction d'esprit sérieuse, évitaient celui des pantomimes ^ .
L'intérêt que les femmes prenaient aux spectacles s'étendait également aux artistes qui y paraissaient. Des athlètes , des cochers du cirque, des gladiateurs^, faisaient ainsi fortune, ces derniers même auprès des dames du plus grand monde, pour lesquelles le maniement du fer avait un irrésistible attrait; aussi, tout ferrailleur célèbre, fût-il personnellement laid, leur apparaissait-il sous les traits d'un Hyacinthe. S'agissait-il de se faire enlever par un gladiateur, les grandes dames, d'après JuvénaF, ne craignaient même plus le mal de mer; et, ce qui semblait le plus étonnant, dans une pareille détermination , on les trouvait même prêtes à renoncer au plaisir des spectacles. Les artistes dramatiques, les chanteurs, les musiciens, n'étaient généralement pas moins aimés des dames, qui se laissaient quelquefois entraîner par la passion pour eux aux plus grandes folies''; on prétendait même que ces virtuoses
1 Pline le Jeune, Lettres , VII, 24.
- Quadrigarii , scenici , xystici , arenarii (Terlullien , Des spectacles, chap. xxii).
3 Sat., VII, 78-113.
* Suétone, Octave, chap. xlv : Histrionum licentiam ila compescuit, ut Stephanionem togatarium, cui in puerilem liabitum circumtonsam matronam ministrasse compererat, per trina theatra virgis caesum relegaverit. — Hist. Aug. Vie de Pertinax, chap. xiii : Circa uxoris pudicitiam minus curiosus fuit, quum palam citharœdum illa diligeret.