LIVRE V. — LES FEMMES
marques d'approbation des auditeurs. Faisait-il un plaidoyer en justice, elle s'absorbait dans l'attente du résultat, et des messagers, échelonnés tout le long du chemin du tribunal à sa demeure, lui annonçaient, de minute en minute, la disposition des assistants, leurs murmures d'applaudissement et leurs bravos. Elle chantait ses poésies d'après des mélodies composées par elle-même, avec accompagnement de guitare, ce qu'aucun musicien, nous dit Pline \ mais l'amour seul, le meilleur des maîtres, lui avait appris. Le talent de s'exprimer avec élégance et facilité était probablement aussi très -répandu chez les femmes de condition^, et si elles ne se hasardaient pas à livrer à la publicité leurs essais littéraires, ils passaient cependant sous les yeux d'amis. Pline raconte avoir eu ainsi communication des lettres de la femme d'un auteur de ses amis, si bien écrites qu'on eût cru entendre Plaute et Térence en prose. Il doute même qu'elles soient réellement d'elle, en ajoutant que , s'il en était pourtant ainsi, l'achèvement de son éducation faisait le plus grand honneur au mari, qu'elle avait épousé toute jeune ^, observation qui ne jette pas précisément un jour très-favorable sur l'instruction donnée aux jeunes filles. La manie de se servir du grec au lieu du latin, ou du moins d'émailler la conversation de phrases jolies ou tendres dans l'idiome grec, paraît
1 Lettres, IV, 19.
- Munda sed e medio consuetaque verba, puellae,
Scribite ; sermonis publica forma placet. Ah ! quotiens dubius scriptis exarsit amator, Et nocuit formœ barbara lingua bonee !
Ovide, Art d'aimer, III, 479.
•5 Pline le Jeune, Lettres, I, 16, 6 : Qui uxorem, quam virginem accepit, tam doctam politamque reddiderit.
avoir été très-fréquente aussi cliez le beau sexe. On peut, dit Juvénal\ passer cela aux femmes, tant qu'elles sont jeunes, mais chez des matrones de soixante-huit ans, c'est insupportable. Le grec était la langue favorite des amoureux, au temps de Lucrèce^ déjà. Il était naturel que les femmes, dans un temps où foisonnait le dilettantisme poétique, fissent des vers grecs et latins; non moins, que les femmes poètes aimassent à s'entendre comparer à Sapho, avec laquelle Martial, par exemple, met en parallèle Sulpicie et Théophile ^ Sur le colosse de Memnon sont gravées trois poésies, en dialecte éolien et dorien^ d'une certaine Julia Balbilla, qui le visita à la suite de l'impératrice Sabine, femme d'Adrien'*. « Les trois pièces, » dit Letronne^, « annoncent toutes un talent poétique assez remarquable, mais en même temps une affectation de grammairien poussée à Textrême... Balbilla devait être un bas-bleu du temps, fort entichée de sa noblesse, un poêle suivant la cour, dont les productions devaient être fort goûtées de l'empereur et de l'impératrice, si l'on en juge de la peine qui a été prise de graver sur la pierre si dure du colosse et presque toujours en caractères grands et profondément creusés les trois pièces échappées de sa veine abondante et facile, mais pédantesque et prétentieuse. » On a trouvé devant la porte de Saint-Pancrace, à Rouie, le socle d'une statue qui lui avait été décernée, avec une inscription grecque. Le choix des dialectes susmentionnés paraît, à Letronne, inspiré par le goût du temps
1 VI, 185, etc. — Martial, X, 68.
2 IV, 1160, etc:
3 X, 35, 15 et VII, 69. — Voir aussi Lucien, De mercede concl., 36. * C. I. Gr., 4725, 27, 29, 30 et 31.
^ Recueil des inscriptions, II, p. 350.