LIVRE V. — LES FEMMES
mit bas, pendant la route, sur le manteau du pauvre philosophe ^
C'est les femmes qu'atteignit le plus profondément et emporta surtout le mouvement religieux, qui avait déjà commencé au premier siècle de notre ère, gagna beaucoup plus de terrain et d'intensité au deuxième, puis vint à son apogée au troisième et au quatrième. Le paganisme se trouva réduit à tenter de suprêmes efforts pour se maintenir, par une régénération, vis-à-vis de l'esprit nouveau, dont le souffle, parti de l'Orient, remplissait le monde de sa puissance toujours croissante. Il s'agissait de remplacer la croyance éteinte au polythéisme grec et romain, qui s'en allait en fumée, et cette recherche faisait saisir avidement toute forme d'adoration de la divinité qui paraissait offrir les éléments d'un culte positif. Toutefois ce n'était pas dans une seule religion , mais dans un mélange, un véritable pot-pourri, des religions et des cultes les plus hétérogènes que le paganisme crut devoir chercher le salut. Les cultes orientaux étaient le plus à la mode. Leurs pompes étaient faites pour impressionner vivement les sens; leur rituel compliqué imposait à la simplicité. Les croyants trouvaient le caractère d'une révélation supérieure dans leurs symboles, leurs miracles et leurs mystères; la tendance mystique à la communion intime avec la divinité y trouvait pleine satisfaction. Si ces cultes répondaient ainsi précisément le mieux aux besoins de l'âme féminine , ils devaient encore plus de prestige à leur promesse de conduire, par les voies de la pénitence et de l'expiation, à la purification , la sainteté et une félicité plus haute, dans un autre monde. Le penchant pour l'acétisme était une con-
1 Lucien, De merc. cond., 36 et 32.
séquence naturelle de la dissolution des mœurs et du débordement général de la licence, la faiblesse morale, qui induisait dans le péché, s'imaginait pouvoir aussi se délivrer de celui-ci par des mortifications extérieures. Ainsi, notamment chez le sexe faible, malgré les avertissements de Plutarque^ le désir de trouver, dans certains exercices religieux, une consécration, des consolations ou le pardon, s'enflammait jusqu'à la passion. Dans les femmes, les dieux de l'Orient avaient leurs plus ferventes adoratrices ; les prêtres de ceux-ci, leurs ouailles les plus crédules, les plus aveuglément soumises et les plus libérales de leurs dons. Tantôt elles se laissaient persuader, par une bande vagabonde de prêtres mendiants de la grande mère des dieux, que le mauvais air du mois de septembre leur donnerait la fièvre, si elles ne se procuraient l'absolution par un cadeau de cent œufs, moyennant lequel on promettait de détourner l'influence mahgne dont elles étaient menacées, en la faisant passer dans leurs vêtements; tantôt aussi, par ordre du prêtre, elles se plongeaient trois fois, de grand matin, dans le Tibre, charriant de la glace, et se traînaient à genoux, à peine vêtues et toutes tremblantes de froid et d'angoisses, sur un espace indiqué. Tantôt elles allaient en Egypte chercher de Feau du Nil, quand elles avaient reçu en songe, d'Isis, l'ordre d'en arroser son temple^. La grande déesse Isis « au million de noms » était, dans tout le monde romain, celle que les femmes invoquaient le plus généralement et avec le plus d'ardeur, comme la divinité tutélaire, de la grâce de laquelle elles attendaient surtout leur salut. On voyait des masses de dévotes se
1 Conjug. praec, 19.
2 Juvénal, VI, 511, etc.