LIVRE V. — LES FEMMES
fait point souffrir. » Pline le Jeune ^ rapporte d'autres traits non moins mémorables de la magnanimité de cette femme sublime. Son mari et son fils se trouvaient simultanément atteints d'une maladie qui faisait craindre pour leurs jours. Le fils, l'espoir de 'ses parents, mourut et Arrie le fit ensevelir sans que Pétus en apprît rien. A toutes ses questions elle répondait, avec une tranquillité d'esprit feinte : « Il va mieux, il a dormi, il a pris de la nourriture. » Quand ensuite ses larmes, trop longtemps retenues, menaçaient d'éclater en sanglots, elle quittait la chambre et s'abandonnait à sa douleur, pour retourner, dès que la nature était satisfaite, avec des yeux sans pleurs et un air parfaitement calme, auprès du chevet de Pétus. Jouer ainsi le rôle d'une mère rassurée, après la perte du fils, dit Pline, ce fut plus grand que l'exemple qu'elle donna plus tard à son époux du mépris de la mort. La cause de la condamnation de Pétus avait été sa participation au complot du légat Scribonien contre l'empereur Claude, en Illyrie (42 ans après J.-C). Scribonien fut mis à mort; Pétus, fait prisonnier et conduit à Rome. Arrie supplia vainement qu'on lui permît de s'embarquer avec lui; elle se déclarait prête à prendre, à bord du navire, la place de l'esclave servante dont on ne refuserait pas, sans doute, d'accorder l'assistance à un homme de son rang. Ayant essuyé un refus, elle loua une barque de pêche, dans laquelle elle suivit le navire. A la femme de Scribonien , que Claude fit comparaître et interroger comme témoin, elle dit : « Vous voulez que je vous écoute, vous qui vivez encore, après que Scribonien a été immolé dans votre giron ? » Son gendre , la conjurant de se conserver, dit entre autres : « Voulez-vous
1 Lettres, m, 16.
donc que votre fille meure avec moi, si je dois périr ? » Sa réponse fut : « Si elle a vécu toujours en aussi parfaite harmonie avec vous que moi avec Pétus, oui. » Cette réponse ne pouvait que rendre les siens de plus en plus inquiets à son sujet; on l'entoura d'une surveillance plus attentive. S'en apercevant , elle dit : a Vous n'atteindrez rien; vous pouvez seulement me rendre la mort plus acerbe; vous ne pouvez m'empêcher de mourir. » A ces mots, elle se leva précipitamment de sa chaise et se heurta le front contre le mur avec une telle force qu'elle tomba. Rappelée à la vie, elle reprit : « Je vous avais bien dit que je saurais trouver le chemin de la mort , fût-ce par les extrémités de la violence, si vous m*empêchez de la chercher par une voie plus douce. » Sa fille, Arrie la jeune, voulut, suivant l'exemple de sa mère, partager le sort de son époux Thrasée, condamné à mort en Tan 6Q; mais il parvint à la persuader de la nécessité de ménager sa vie, pour ne pas enlever à leur fille l'unique soutien qui lui restât ^ Cette fille aussi, du nom de Fannie^ se montra digne de sa mère et de son aïeule. Deux fois, sous Néron (en l'an 66) et sous Vespasien, elle accompagna dans Texil son mari, Helvidius Priscus; après [qu'on l'eut mis à mort, elle subit le bannissement une troisième fois, pour l'amour de lui. Hérennius Sénécion, ami d'Helvidius, écrivit la vie de celui-ci et fut mis en accusation pour ce fait, sous Domitien. Elle avoua, spontanément, qu'elle avait engagé Sénécion à l'écrire et lui avait remis, à cet effet, les papiers de son mari; mais elle nia toute complicité de la part de sa mère, et ni le danger de sa situation, ni les menaces, ne purent lui arracher plus d'aveux. Hérennius fut hvré au
1 Tacite, Annales, XVI, 34.