LIVRE I. — LA VILLE
le septième [Alla semita et fia lata , du Viminal au Champ de Mars), avec le quatorzième^ au delà du Tibre , et un autre sur lequel on n'est pas d'accordé De ce vaste amas de cendres renaquit une ville toute nouvelle. Les maisons furent reconstruites jusqu'à une certaine hauteur en pierre gabine et albaine, ce qui les mettait à l'abri du feu, et Ton fixa des limites à l'élévation des bâtiments, autour desquels on ménagea des espaces libres. Des plans bien arrêtés servirent de règle dans la construction des quartiers nouveaux. On établit enfin des rues plus larges, mieux alignées et bordées d'arcades.
Cependant, m(3me ces vastes travaux qui embrassaient plus des deux tiers de la ville, n'y firent disparaître qu'en partie les inconvénients déjà signalés. Les plaintes , au sujet de la hauteur des maisons, ne discontinuèrent pas, même après le grand incendie. Pline fait observer qu'elles étaient bien moins hautes à Alexandrie. C'est qu'il y avait, à Rome, une raison majeure pour cette manière de bâtir : la rareté et sans doute aussi la cherté des terrains obligeaient, dans une ville aussi fortement peuplée, d'élever étages sur étages 2; et cette raison dut subsister longtemps.
A cet égard, toutefois , l'échelle des anciens n'était pas la nôtre, et personne aujourd'hui, dans nos grandes villes, ne serait frappé d'une hauteur qui les épouvantait. Déjà Auguste, suivant Strabon, l'avait limitée, sur la rue, à 70 pieds romains^ ou SO^'jG, mais en permettant, pour les dépendances intérieures de ces vastes maisons, bourrées de
^ Bunsen, dans sa Description de Rome, admet comme sauvés le l^', le 5% le 6" et le 14e.
- Vitruve, De Archiiectura , II, 8.
^ Le pied romain était de 295 1/2 millimètres.
locataires, c'est-à-dire pour les corps de bâtiment ne donnant pas sur la voie publique, une élévation plus grande, tolérance dont les propriétaires ne se firent sans doute pas faute de profiter. Néron réduisit encore la limite et Trajan, s'il faut en croire Aurélius Victor \ finit même par l'abaisser à 60 pieds ou il"^,!. Or, la première de ces hauteurs représente tout au plus une superposition de quatre étages, avec un entre-sol. Ces proportions n'étaient guère dépassées ailleurs. On ne mentionne qu'une seule maison poussée à cinq étages dans la célèbre ville d'Antioche, où ce[)endant les plus grandes, d'après le rhéteur Libanius, n'étaient généralement que de trois étages. A Rome, un appartement au troisième effrayait déjà^; au quatrième perchait le pauvre, dans un galetas, immédiatement sous le toit, où les colombes pondent leurs œufs, comme nous l'apprend Juvénal par ces vers de sa troisième satire, contenant la description de Rome :
.... tabulata tibi jam tertia fumant :
Tu nescis. Nam si gradibus trepidaUir ab imis, Ullimus ardebit ^ quem legula sola tuetur A pluvia, molles ubi reddunt ova cohimbœ.
Aujourd'hui, dans des villes comme Paris, Lyon et Vienne, il y a partout des maisons de cinq à six étages, à Gênes et à Edimbourg on en voit même de huit à douze et plus; tandis qu'à Rome, où la hauteur ordinaire des maisons particulières, nous ne parlons pas ici des palais, varie actuellement de quarante à soixante-dix pieds, du pavé au toit, elles n'ont pas en général plus de deux à trois étages, non compris le rez-de-chaussée et l'entre-sol, et
* Epiiome, c. xiii.
' Martial, I, 117, 7.
encore qu'exceptionnellement de six à sept étages, parmi celles qui sont de construction récente.
Dans le fait, ce qui, après comme avant le rajeunissement de la ville, devait y faire paraître les maisons plus hautes qu'elles ne Tétaient réellement, c'est l'élroitesse des rues. La configuration naturelle du terrain déjà, avec son mouvement continu de ravins et de collines, avait presque partout formé obstacle à l'établissement de voies droites, longues et d'un largeur suffisante; d'autant plus que le fond des vallons était en majeure partie occupé par les places et marchés (fora), promenades, jardins et autres établissements publics. Les exceptions, telles que la rue Haute [Alfa semita) , qui courait probablement dans la même direction que la strada di Porta Pia de nos jours, sur les derrières du Quirinal, et la voie Large [via Lata], qui dépassait peut-être en largeur le Corso actuel, dont la parlie méridionale y correspond, doivent avoir été rares. Les grandes perspectives d'Alexandrie et d'Antioche, coupées de rues magnifiques à angles droits, longues de plusieurs milles pour la plupart, ont de tout temps manqué à Rome.
Du reste, l'effet d'architecture des rues de la capitale de l'empire romain devait, au point de vue de nos idées modernes, beaucoup souffrir de certaines particularités de la manière de bâtir des anciens, que l'on remarque également à Pompéji^ Telles étaient les fréquentes déviations de la ligne droite dans les façades des maisons, les fenêtres isolées, ou irrégulièrement pratiquées aux étages supérieurs, l'inégalité de hauteur entre les différentes parties du même corps de bâtiment, mais surtout une multitude de
Voyez Becker, Gallus, 2^ édit., II, 227.
constructions accessoires, établies sur les côtés ou sur la devanture des maisons et qui rétrécissaient précisément la voie dans les rues les plus passagères et les plus animées. Le rez-de-chaussée ne contenait pas de pièces ouvertes sur la rue, et le mur, du côté de celle-ci , y était même toujours sans fenêtres. Là où il y avait des arcades, le commerce de détail trouvait des places commodes pour s'installer; mais il n'existait d'arcades que dans les grandes rues. Partout ailleurs les tavernes, boutiques, magasins d'étalage, ateliers et débits de boissons, occupaient des bâtisses empiétant sur la rue. Ainsi, l'on voit à Pompéji, du côté de celle-ci, presque dans chaque maison, quelques boutiques avec des comptoirs scellés au mur. Avec le mouvement perpétuel et tumultueux de la foule dans les rues de Rome, les inconvénients du rétrécissement de celles-ci par ces échoppes étaient parfois tels qu'il devenait urgent d'y remédier. Rome tout entière, dit Martial^ n'était plus qu'une immense taverne, où des merciers et débitants de toute espèce, les bouchers, les cabaretiers et les barbiers, avaient tellement fait main basse sur la rue qu'ils masquaient et encombraient partout le seuil des maisons. Ici pendaient des flacons de vin, attachés par des chaînes au pilier d'un cabaret; là un barbier maniait son rasoir, au milieu de la foule. Des gargotes, enfumées et noircies par la suie, occupaient telle rue dans presque toute sa largeur, et le préteur, non moins que le commun des passants, était obligé de marcher dans la boue de Ja chaussée.
Les ateliers des artisans étaient pareillement installés dans ces échoppes ou tavernes, qui servaient aussi de