LIVRE I. — LA VILLE
Déjà sous la république existait, à roccasion des triomphes et des grands jeux surtout, l'usage de pareilles expositions de curiosités naturelles ou artistiques, provenant de pays étrangers. Pompée, dans le triomphe qu'il célébra sur Mithridate, fit parade d'un ébénier^ ; et, depuis lors, des arbres exotiques rares figurèrent mainte fois dans le cortège des triomphateurs. Lors des jeux publics, de tels objets d'art ou de curiosité d'histoire naturelle servaient à décorer le forum et le comice : on les appelait insignia.
Dès une plus haute antiquité, les temples tenaient souvent lieu de musées , dans l'occasion. De même on les voit plus tard , sous les empereurs, affectés principalement à l'exhibition de ces objets rares et curieux, que l'on qualifiait alors de merveilles {miracula), et dont Rome était toujours pleine. Rien n'est plus caractéristique, pour l'esprit d'une société, que la spécification de la nature des objets qui l'attirent ainsi le plus. Tels,- comme les raretés du règne végétal ou du règne minéral, régulièrement envoyées de toutes les provinces aux empereurs, témoignent, chez les contemporains de Pline l'Ancien, d'un certain goût pour la science qu'il cultiva. 11 nous raconte que^ sous Néron, l'on découvrit, en Cappadoce, une pierre translucide, de la dureté du marbre, et que cet empereur fit employer à la construction d'un temple de la Forlune, dans sa Maison d'Or. Mais cette science était encore elle-même très bornée, et un tremblement de terre, en Asie Mineure, ayant fait découvrir des ossements dans lesquels, à en juger par le gigantesque des proportions qu'indique Phlégon des Tralles, d'après le grammairien Apollonius,
i Pline r Ancien , XII , 20.
un géologue moderne aurait sans doute reconnu des restes d'animaux antédiluviens, la piété païenne de Tibère, auquel une dent qui en provenait, longue de plus d'un pied, avait été envoyée à litre de spécimen, recommanda de respecter ces débris comme des reliques d'anciens héros de la mythologie.
Indépendamment du cas que les Romains faisaient en général de la recherche des bêtes féroces pour les combats du cirque, Auguste surtout se plaisait à la vue d'animaux curieux et rares , qu'il ne manquait pas de faire aussi montrer en public, comme, par exemple, un serpent long de 50 coudées au comice, un rhinocéros aux septa^ et un tigre sur la scène. En 47, Claude lit voir, au comice, un prétendu phénix, mais sans convaincre personne de l'authenticité de son oiseau. Il paraît que les cerfs blancs admirés à Rome par Pausanias y furent aussi publiquement exposés. Sous Sévère, enfin, l'on montra pendant les jeux, comme il paraît, à l'amphithéâtre, le modèle de la carcasse d'une baleine, qui s'était égarée dans la Méditerranée et dans le vaste creux de laquelle cinquante ours avaient trouvé place'. Suétone, Phne l'Ancien, Tacite et Dion Cassius peuvent être cités comme les divers garants de ces faits.
Le goût pour les choses monstrueuses, qui s'accroît avec les progrès de la corruption dans les sociétés blasées , n'a été, comme on sait, porté nulle part aussi loin que chez les Romains. Les difformités physiques que l'on voit se manifester par accident dans l'espèce humaine, étaient peut-être ce qui excitait le plus vivement leur curiosité. Les nains et les naines, les géants et les géantes, les crétins, les her-
1 Dion Cassius, LXXV, 16.