LIVRE I. — LA VILLE
quer, n'embrassait pas la totalité de Rome, qui comprenait des quartiers et des faubourgs considérables, situés hors de cette enceinte. Nous ne nous prononcerons pas sur le plus ou moins de probabilité d'estimations qui diffèrent tellement entre elles; mieux vaut laisser le lecteur se décider lui-même pour celle qui lui paraîtra la plus admissible.
La haute classe et le bas peuple, ces deux extrêmes de la société, tiraient le plus d'avantage et se trouvaient le mieux de cette étonnante profusion de jouissances, des excitations et des spectacles, qu'offrait la capitale du monde romain. La grande majorité de la population libre, dans laquelle le nombre des hommes devait l'emporter de beaucoup sur celui des femmes, était complètement ou en partie nourrie aux frais de l'État. Les grands trouvaient à Rome , pour le déploiement du faste d'une existence princière, plus d'occasions, de facilités et de ressources que dans aucune autre ville du monde. Mais il y avait, dans ces conditions de la vie à Rome, le revers de la médaille, au point de vue duquel le sort le moins enviable devait être celui des classes moyennes. L'extrême cherté des vivres et de tous les objets de première nécessité dans la capitale* contrastait avec le bon marché dans les villes municipales de l'Italie et des provinces, ce qui a fait dire à Martial :
Egisti vitam semper, Liiie, municipalem , Qua nihii omnino vilius esse potest.
Déjà du temps de César, les loyers étaient montés à Rome au quadruple de ce qu'on payait dans les autres villes de
1 Juvénal, III, 165, etc.
l'Italie, et tout porte à croire que les progrès du luxe métropolitain rendirent la disproportion encore plus grande \ bien que Juvénal puisse être suspect d'exagération lorsqu'i dit qu'à Sora Fabrateria ou Frusino (Frosinoné) on pouvait acheter maison et jardin pour la somme que coûtait, annuellement , la location d'un méchant et sombre appartement dans la capitale. On n'avait rien pour rien, à Rome, et quiconque n'appartenait pas à la plus basse classe était constamment obligé, par les exigences de sa position sociale, de s'imposer de lourdes et ruineuses dépenses. L'usage ou la mode exigeait, même des gens peu aisés, surtout lorsqu'ils étaient dans les affaires, Taffectation d'un certain luxe extérieur, qui dépassait souvent leurs moyens. On avait honte de se servir pour manger de vaisselle en poterie ordinaire, on ne pouvait se montrer qu'en toge, et bien des gens auraient rougi de sortir sans une suite et l'accompagnement d'un certain nombre d'esclaves. Il y avait beaucoup de misère dorée et les banqueroutes étaient à l'ordre du jour. Cet éclat trompeur du genre de vie qu'on menait à Rome, jurait avec la simplicité et les habitudes modestes de la vie municipale et provinciale, de même que l'austérité de mœurs qui se conserva notamment dans les villes de la haute Italie, contrastait avec la corruption de la capitale, où une licence effrénée, débordant partout, ne craignait pas de célébrer ses orgies avec une insultante publicité ^. Le vacarme et le tumulte ne discontinuaient pas à Rome. Déjà Horace se plaignait de ce bruit incessant du jour et de la nuit, ainsi que de la presse dans les rues,
1 Vellejus Paterculus, 11, io, 1.
2 Tacite, Annales, XVI , 5. — Martial, XI, 16. — Pline le Jeune, Lettres,!, 14,4; II, 13.