LA VILLE
et aimail à se réfugier de cette mer, perpétuellement agitée et battue par la tempête, dans le calme et la solitude des monts sabins^ Or, l'effervescence et l'agitation causées par le mouvement général des affaires s'accrurent encore beaucoup durant le premier siècle de l'empire; peut-être étaient-elles à leur plus haut degré vers l'époque à laquelle se rapportent les descriptions de Martial et de Juvénal. Dès l'aube du jour les boulangers faisaient la criée de leurs pains; puis les écoles d'enfants commençaient à épeler en chœur, sous la direction du ludimagister, pendant que scies et marteaux se mettaient en mouvement dans les ateliers^. On entendait le craquement des chariots, traînant et amenant aux places où se faisaient les constructions des blocs de pierre, des troncs d'arbre et des poutres énormes; les porte-faix et les bêtes de somme, lourdement chargés, heurtaient les piétons; de tous côtés on poussait et foulait le passant, en lui marchant sur les pieds, ce qui faisait en même temps beau jeu au voleur, guettant le moment de faire son coup. Ovide, dans Y Art d'aimer, ne croit pas inutile de signaler aux dames d'adroits filous, mis avec recherche, qui, s'approchanl d'elles, les doigts ornés de bagues, et leur tenant des propos galants, trouvent moyen de les dévaliser. Des mendiants, des naufragés vrais ou faux, demandaient l'aumône, en chantant sur le ton de nos complaintes. Des débitants, vendeurs en détail de toute espèce et marchands ambulants de purée de pois ou de saucisses fumantes, prisaient à grands cris leur marchandise. D'un côté retentissaient les hurlements d'une procession de
J Épures, II, 2, 72-85.
-^ Martial, XII, 57, 4; IX , 29, et XIV, 223.
dS MOEURS ROMAINES.
prêtres de la grande mère des dieux, de l'autre les cris de la dévotion s'échappaient d'un temple d'Isis. Le bruit ne cessait même pas la nuit. Dans les vastes palais, où les chambres à coucher étaient généralement ménagées à une grande distance de la rue, le sommeil était à l'abri de ce trouble; mais, dans les appartements de location on ne s'endormait pas aussi facilement. Le roulement des voitures de voyage, auxquelles le parcours de la ville était complètement interdit pendant la majeure partie du jour, incommodait le plus, surtout quand elles tournaient brusquement les coins de ses rues étroites. Il y avait ensuite le tapage que faisaient nombre de spadassins et de vagabonds, rôdant la nuit par troupes, ainsi que les sérénades des amoureux implorant la faveur d'être accueilhs par leurs belles, ou cherchant même à s'introduire de force chez le beau sexe. On connaît par Sénèque le scandale des escapades nocturnes de Julie, fille d'Auguste; par Tacite, Suétone et Pline, les orgies dans lesquelles Néron et les imitateurs de ses déplorables exemples avaient l'habitude de passer leurs nuits.
Quand maisons et tavernes étaient fermées au verrou et le silence établi, les rues, désertes et entièrement dépourvues d'éclairage, prenant alors un aspect sinistre, n'en devenaient que plus dangereuses pour le passant solitaire. L'insécurité fut grande à Rome de tout temps. Les vols, avec ou sans effraction, y étaient communs; les exemples de personnes attaquées à main armée et dévahsées, dans les rues, assez fréquents aussi. C'est la raison pour laquelle, du temps de Pline l'Ancien, on fermait le plus souvent à volets les fenêtres donnant sur la rue. Les portes des maisons étaient munies de clo-