LIVRE 1. — LA VILLE
ches ou timbres, en guise de sonnettes ^ Bien des personnes avaient à craindre le poignard soudoyé d'un de ces bandits qui se rabattaient en masse sur Rome , toutes les fois que Ton faisait occuper militairement leurs repaires dans les marais Pontins et la forêt de pins au sud du Volturne. D'autres périls menaçaient le pauvre rentrant chez lui à la lueur d'un bout de chandelle, quand il avait le malheur de rencontrer un jeune seigneur revenant tard de quelque orgie, avec sa nombreuse compagnie, précédée d'éclaireurs portant des torches et des lanternes. Le pauvre diable que Ton trouvait ainsi sur son chemin était arrêté, berné ou soumis à d'autres mauvais traitements. En général le tapage et les désordres nocturnes, dans les rues, comptaient alors parmi les amusements favoris de la jeunesse dorée. Au danger constant de ces mésaventures se joignait celui d'autres accidents non moins fâcheux, résultant des tuiles qui tombaient des toits, des vases que l'on vidait, ou des pots fêlés que l'on jetait des fenêtres d'étages supérieurs et qui se brisaient avec fracas sur le pavé^
* Tout cela ne peut faire concevoir une très haute idée de la police dans la capitale du monde romain. L'obscurité des rues, non éclairées pendant la nuit, devait contraster plus encore avec ces illuminations presque générales qui font rayonner, tous les soirs, leur vive lumière surnos grandes capitales modernes, bien que toutefois l'absence de celle-ci dût paraître, sous un ciel pur et serein comme celui de l'Italie, moins regrettable qu'elle ne le serait par
i Suétone, Octave, chap. xci.
2 On le faisait sauter sur un manteau déployé comme une couverture, ce qui s'appelait, d'un nom particulier, sagatio. ^ Ju vénal, I, 1. — Gaïus, Digeste, XLIV, 7, 5, § 5,
les temps de brume et de pluie de contrées plus septentrionales. Mais Paris sous Louis XIV, Londres sous les Stuarts, d'après la description si curieuse de Macaulay, ne semblent guère avoir été, sous les mêmes rapports, plus avancés que Rome sous les Césars. Les splendeurs de l'éclairage au gaz, notamment, n'étaient-elles pas parfaitement inconnues aux générations qui ont précédé la nôtre?*
Une autre différence non moins frappante entre les grandes villes de notre époque et celles des temps qu'il s'agit de ressusciter ici, c'est le peu de mouvement de voitures à Rome, dans cette période. Durant tout le cours des deux premiers siècles de l'empire, la circulation de ces véhicules fut interdite , dans la métropole , par la table héracléenne, pendant dix heures à partir du lever du soleil, c'est-à-dire la partie de la journée où le mouvement des piétons y était le plus animé. Il n'y avait exception de cette défense générale que pour les chariots employés au transport des matériaux et des décombres, dans la construction des temples et dans les travaux publics; pour les chars de cérémonie et d'apparat de certaines personnes, telles que les vestales (auxquelles on assimila plus tard aussi ^ pour la jouissance de ce privilège, quelques impératrices), les flamines, lors de sacritices publics, et les généraux revenant en triomphe; pour les chars de course dans les jeux publics, la procession du cirque notamment; enfin, pour les voitures de marché qui, arrivées la nuit dans la ville, s'en retournaient vides ou avec du fumier. Les inégalités du terrain et le défaut d'espace dans les rues d'une ville aussi populeuse commandaient des précautions particulières. L'empereur Adrien alla môme jusqu'à interdire