LIVRE 1. — LA VILLE
les plus anciens colons de ces lieux y avaient élevé des autels au mauvais génie qui donne la fièvre, dès lors endémique à Rome. Galien vit se reproduire dans cette ville seulement quatre cas d'une maladie qu'Hippocrate n'avait observée qu'une seule fois dans tbute sa vie. Une lourde atmosphère pesait sur Rome, celle d'un air vicié par la fumée d'innombrables gargotes, dont les vapeurs nauséabondes se confondaient avec des tourbillons de poussière et d'autres odeurs inqualifiables, dont parle Martial. On éprouvait du soulagement quand on avait la ville à dos. Sous la république comme sous l'empire, de grandes épidémies, mais d'un caractère distinct et sans analogie avec la peste d'Orient, se succèdent à Rome, souvent à très peu d'intervalle, et y font d'innombrables victimes. Celle qui sévit en automne 65 n'épargna ni âge, ni condition, ni famille; les maisons étaient remplies de cadavres, et les convois de morts ne discontinuaient pas dans les rues. Pendant ce seul automne 30,000 inhumations furent portées sur les registres de la Lihitina^, ou entreprise des pompes funèbres, bien qu'ordinairement elle ne se chargeât pas d'enterrer les esclaves, ni même les indigents. L'éruption du Vésuve de l'an 79 fut également suivie d'une cruelle épidémie, à Rome. Sous Adrien, on en revit une autre, avec accompagnement de famine et de tremblement de terre. Mais la plus grande de toutes les épidémies, non seulement de Rome, mais de l'antiquité en général, fut celle que l'armée revenue, en 166, avec L. Vérus, avait rapportée d'Orient en Occident, et qui, s'étendant sur tout l'empire romain , finit par gagner aussi Rome, où elle éclata, vers l'époque de 187 à 189, sous
i Surnom de la déesse qui présidait aux funérailles.
Commode, avec une violence effroyable, et continua même à sévir avec plus ou moins d'intensité dans les années suivantes. S'il faut en croire Dion Cassius, il mourait alors souvent, dans cette ville, jusqu'à 2,000 personnes en un jour. Ces épidémies ne correspondaient d'ailleurs, par leurs caractères nosologiques, à aucune de celles que nous connaissons. Quelques médecins, cependant, croient y reconnaître la petite vérole.
Des maux si nombreux, si divers et si terribles, ne devaient-ils pas constamment rappeler au souvenir des habitants de cette ville dorée ces paroles de Varron : Divina natura dédit agros, ars humana œdificavif urbes (la campagne est de Dieu, les villes sont de la main des hommes), paroles que de nos jours le poète anglais Cowper a presque littéralement traduites ainsi : God 7nade the coiintry andman made the toivn.