LIVRE II. — LA COUR
contrastes. Or tout cela lui paraissait avoir existé de tout temps et devoir toujours exister de même. La cour d'Adrien ou celle d'Antonin, les cours de Philippe et d'Alexandre de Macédoine ou celle de Crésus, tout cela revenait absolument au même pour cet empereur stoïcien, comme dans la représentation d'une vieille comédie jouée seulement par d'autres personnes. N'avait-on pas revu , depuis encore, sous Vespasien et sous Trajan, la même suite de vains efforts, de peines perdues et de déceptions? Que fallait-il en conclure? si ce n'est que, tout cela étant passé et oublié, le présent ne pouvait tard*er à rejoindre aussi le passé et à échoir au même oubli ^ * Il y a quelque chose de profondément triste dans le ton de résignation même de ce langage empreint de fatalisme, qui rappelle celui du roi Salomon dans sa vieillesse , et qui revient à toutes les époques où le sentiment de la décadence, gagnant les esprits, fait douter de l'avenir et des progrès de l'humanité. * Rien n'était cependant immobile dans la réalité, vue de près, et quiconque ne détournait pas volontairement les yeux du spectacle mouvant des faits et des phénomènes de la vie quotidienne, devait être frappé des grands changements qui s'opéraient sans cesse autour de lui et des subites métamorphoses que l'avènement de chaque prince produisait dans la haute société, à la surface du moins. Les contemporains nous ont laissé maint témoignage de €ette impression. « Sujets dociles, » dit Pline le Jeune, dans son panégyrique de Trajan, prononcé au sénat,. en présence de cet empereur, <c nous sommes dirigés par notre prince dans le sens qui lui plaît, et le suivons en tout; car notre ambition la plus haute est de gagner son amour et son
1 Commentaires de Marc-Antonin le Philosophe, X, 27, et IV, 32 , 33 et 48.
approbation^ ce qu'espéreraient en vain ceux qui ne lui ressemblent pas. C'est par celte docilité continuelle que nous sommes arrivés à ce résultat remarquable que presque le monde entier conforme sa manière de vivre à celle d'un seul homme. La vie de l'empereur est comme l'office d'un censeur, mais une censure viagère. C'est sur lui que nous nous réglons, sur ses traces que nous marchons, sans avoir besoin qu'il nous l'ordonne, car son exemple nous suffit. :» « Et, » dit le même écrivain, dans un autre passage de son discours, « il est évident que la discipline à laquelle nous soumettent les princes entraîne aussi la multitude. y>
Ces métamorphoses n'étaient Jamais plus apparentes qu'au moment où une cour bien réglée succédait à une ou plusieurs cours dissolues. La diminution graduelle dans le luxe de la table, luxe qui avait été poussé à son plus haut degré durant le siècle qui s'écoula depuis la bataille d'Actium jusqu'à la mort de Néron, et l'affectation de plus de sévérité dans les mœurs en général, sous les règnes suivants, furent surtout, d'après Tacite^, l'effet de l'exemple d'un Vespasien et de la simpUcité antique de sa manière de vivre. La docilité envers l'empereur et le désir de l'imiter se montrèrent plus efficaces que la crainte des lois et des peines. Le contraste entre les cours de Commode et de Pertinax ne fut pas moins saisissant que la promptitude des autres effets produits par ce changement de règne. L'imitation générale des habitudes d'économie de Pertinax, dit le biographe de cet empereur, fit revenir le bon marché à Rome. L'a vie d'Alexandre Sévère aussi a été comparée à la magistrature d'un censeur. Les
^ Annales, m, 56.