‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 2)Chapitre 45 sur 266 · LIVRE II. — LA COUR · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA COUR

grands de Rome prirent modèle sur lui; les grandes dames, sur l'impératrice, son épouse.

Les tendances intellectuelles des empereurs et l'intérêt qu'ils prenaient aux travaux de Tesprit n'excitaient pas moins d'émulation. Il suftit que Néron s'exerçât deux fois, avant d'être empereur et dans la première année de son règne, à prononcer un discours, pour que l'on se piquât, à l'envi, d'une application sans pareille à l'étude de la rhétorique, et pour que Rome fût inondée de professeurs de cet art, qui ne fleurit jamais plus, et qui devint alors, pour bien des gens, un moyen de s'élever d'une infime condition au rang sénatorial et aux plus grands honneurs ^ On peut admettre comme certain, même à défaut d'une affirmation positive datant de ce règne, que la passion de Néron pour la musique produisit des effets semblables. c( Les souverains qui aiment la musique, » dit Plutarque, <c font les musiciens. » Sous Marc-Aurèle , ce philosophe sur le trône, on vit au contraire se multiplier le nombre des ^mis de la sagesse et de la science 2, de ceux du moins qui se posaient comme tels, espérant arriver plus facilement, avec ce masque, aux emplois et à la fortune^. Lucien ne se lasse pas, dans ses ouvrages, de persifler, quelquefois même avec une insistance fatigante pour le lecteur, ces philosophes de parade, dont la Grèce notamment fourmillait alors, et qui, nous dit-il, y infestaient les rues et les places publiques, avec leurs longues barbes, leurs rouleaux de livres , leurs grands bâtons et leurs manteaux râpés. Des gens incultes et sans instruction achetaient des bibliothèques uniquement'pour appeler sur eux l'attention

1 Suétone , Rhéteurs célèbres , chap. i.

2 Hérodien,!, 2, 4.

^ Dion Cassius , LXXI , 35.

de Tempereur et en tirer avantage. Un écrit dudit Lucien* est dirigé contre un bibliophile de l'espèce. De même, les mets favoris d'un empereur devenaient aussitôt les plats à la mode 2 : ainsi l'année {inula), dont Julie, fille d'Auguste, avait fait son régime quotidien, et, sous Tibère, une autre racine, le chervis {siser), dont il se faisait envoyer, chaque année, une provision de la Germanie. Ajoutons que Marc-Aurèle ayant pris l'habitude d'avaler chaque jour une dose de thériaque, antidote que l'on regardait comme une espèce de panacée, on dut, pendant son règne, en préparer des masses à Rome, sans pouvoir suffire à toutes les demandes. Il est curieux, dit à ce sujet Galien^, comme les riches imitent ou veulent du moins avoir l'air d'imiter tout ce que font les empereurs. Mais avec la mort de ce prince tomba soudain aussi la vogue de son médicament de prédilection .

Ainsi les tendances et les habitudes, dans les couches supérieures de la société, les seules sur lesquelles nous ayons de plus amples renseignements, ne faisaient que réfléchir plus ou moins fidèlement les mœurs de la cour, sous chaque règne. Il est vrai que plus ces transformations étaient subites, plus elles devaient rester superficielles. * C'est le propre du despotisme de pousser à une vie d'apparences et de substituer le mirage de la flatterie à la solidité des convictions. Sous un régime de contrainte morale, la sincérité se perd avec les vertus civiques et la franchise du langage. *

1 Adversus indoctos.

2 Pline, Hist. nat., XIX, 90 et 91.

3 De Antidotis, 1 éd. Kuhn , XIV , p. 24 , etc.

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