LIVRE II. — LA COUR
avaient rarement de l'influence sur les affaires domestiques, et ne pouvaient quelque chose dans l'État qu'exceptionnellement, chez les tribus gouvernées par des rois, où ils arrivaient à primer les nobles comme tout le reste des hommes libres, tandis que chez les autres tribus leur état subalterne donnait la mesure de la liberté. Or, déjà le premier des Césars faisait parade, sans ménagements, des superbes dédains de la monarchie nouvellement établie pour la tradition et les anciennes lois. Il confia la direction de la Monnaie à des esclaves, leur commit le soin du recouvrement d'une partie des impôts et nomma commandant de la légion qu'il laissait à Alexandrie Rufîon, son ancien mignon, fils d'un affranchie
Mais dans la suite, avec le développement plus régulier des formes et des institutions de la monarchie absolue, dans l'empire romain, les offices de la maison et de la cour des empereurs prirent , en partie du moins , l'importance et le caractère de dignité de hautes fonctions publiques , réservées pour des hommes libres de naissance et bien nés. La monarchie était arrivée à un point où il n'était plus possible, ni même désirable, de sauver les apparences de l'origine démocratique du trône. La nécessité de mettre l'omnipotence impériale en relief, par l'élévation de serviteurs de bas étage, avait également disparu. Les affranchis impériaux furent alors éliminés de quelques-uns des principaux offices de cour. On les y remplaça par des chevaliers, les réduisit à des positions subalternes, dans l'administration des affaires publiques, et ne les maintint généralement en fonctions qu'au service de la personne et de la maison du souverain. Môme après ce changement,
1 Suétone , César, chap. lxxvl
ils eurent souvent encore beaucoup de crédit et de pouvoir; mais la nature de celui-ci n'était plus la même qu'auparavant. Dans le premier siècle de l'empire , il se fondait en partie sur l'importance de leur position officielle; dans le deuxième et le troisième , il ne dérivait plus que de l'influence dont ils étaient censés jouir, ou qu'ils avaient réellement, à la cour. Les affranchis qui régnaient au nom de Claude, étaient les chefs du ministère des comptes [a rationibus), c'est-à-dire de toute l'administration des finances impériales, du secrétariat d'État [ab epistolis) et du département chargé de statuer sur toutes les pétitions et tous les griefs (a libellis); les affranchis tout- puissants à la cour de Commode étaient simplement des valets de chambre.
Jusqu'à Vitellius, les affranchis eurent, en quelque sorte, le monopole des offices de cour, qui avait fait passer dans leurs mains presque tout le pouvoir, depuis Caligula. Vitellius fut le premier qui conféra quelques-unes de ces charges à des chevaliers ^ Cependant cette nouvelle pratique resta longtemps incertaine, tantôt parce que les convenances personnelles des empereurs, qui y décidaient, devaient les porter souvent à nommer des serviteurs obéissants et dévoués, plutôt que des hommes de qualité, tantôt par la raison qu'il pouvait se trouver parmi les affranchis des hommes d'une capacité éprouvée, ou particulièrement aptes à remplir ces fonctions. Sous Domitien , deux des trois grands postes mentionnés plus haut étaient occupés par des affranchis, à savoir celui de chef du département des pétitions et requêtes, par Entelle^, et le se
1 Tacite, Hist. I, 58. Voyeis cependant Plutarque , Othon, chap. ix.
2 Dion Cassius, LYII, 5.