LIVRE II. — LA COUR
autres et même assez souvent en parfait désaccord avec ces apparences. Ces esclaves, si méprisés, avaient alors la satisfaction de voir s'humiJier le plus profondément devant eux les plus grands personnages de Rome. De sots flatteurs imaginèrent de dresser pour Pallas un arbre généalogique, qui le faisait descendre d'un roi d'Arcadie, son homonyme, et un descendant des Scipions proposa au sénat le vote d'une adresse, pour remercier ce rejeton d'une maison royale de subordonner au bien de l'État l'illustration de son antique noblesse, et de vouloir bien être le serviteur du chef de Tempire. Sur la motion de l'un des consuls (de l'an 52), les insignes de la préture et un présent considérable en argent (15 millions de sesterces) lui furent offerts, comme on l'a vu plus haut par son épitaphe. Pallas n'accepta que les premiers. Suivit un décret, que Phne le Jeune retrouva un demi-siècle plus tard, dans les archives du sénat, dont la lecture le fit rougir de honte et l'indigna. Le sénat, y était-il dit, avait alloué à cet homme d'un si grand mérite une somme considérable sur le trésor public, et plus le donataire s'était montré désintéressé, plus les donateurs, de leur côté, avaient cru devoir insister auprès de l'empereur, père de la patrie, pour qu'il engageât son grand trésorier à se rendre aux vœux de l'assemblée. Mais , comme l'empereur avait, suivant le désir et au nom de Pallas, refusé ce présent, le sénat s'empressait de déclarer que, malgré le plaisir, accompagné d'excellentes raisons , qu'il avait eu à voter la somme offerte et les honneurs décernés à Pallas, il croyait devoir se rendre, sur le point de l'argent, à la volonté du prince, qu'il serait malséant de contrarier en quoi que ce fût. Ce décret, gravé sur une table de bronze, fut publiquement exposé à côté d'une statue de Jules Ce-
sar, revêtu de son armure, et le possesseur d'une fortune de 300 millions de sesterces, dont l'origine prêtait à tant de suppositions, prôné comme un modèle de désintéressement ^ Plus tard, le rigide et vertueux Sévère désapprouva, en termes très-vifs, Tintenlion du sénat de voter un pareil décret en l'honneur et au bénéfice de son affranchi Euhode^. L. Vitelhus, homme très-haut placé et père de Tempereur du même nom, mais d'une bassesse qui scandalisa même ses contemporains, avait associé au culte de ses dieux pénates des bustes dorés de Narcisse et de Pallas^. Souvent on vit se promener entre les deux consuls Polybe, l'amant de Messaline, à l'instigation de laquelle il fut mis à mort (vers 47 ou 48)^. Rien n'est plus caractéristique, pour la position à laquelle étaient parvenus ces ci-devant esclaves, que le fait qu'ils réussirent souvent à épouser les filles des plus nobles maisons et mûme des parents de la famille impériale, à une époque où la noblesse était encore si fière de son origine historique et du nombre de ses ancêtres. La loi julienne^ aussi défendait de fiancer et de marier à des affranchis les filles, petites-filles et arrière-petites-filles de sénateurs issues d'eux en ligne masculine; mais l'empereur pouvait dispenser de cette défense, comme de celle qui interdisait aux sénateurs d'épouser des affranchies^. Le procureur de Judée, Félix, frère de Pallas, devint l'époux de trois filles de rois, dont la première, Drusilla, était petite-fille d'An-
1 Tacite, Annales, XII, 53. — Pline le Jeune, Lettres, VIII, 6.
^ Dion Cassius, LXXVI, 6.
^' Suétone, Viiellius, chap. ii.
* Le même, Claude, chap. xxviii.
•' Digeste, XXIII, 2, 44.
6 Ibid., 2, 31.