LIVRE II. — LA COUR
toine et de Cléopàtre\ une autre, aussi nommée Drusilla, fille du roi Hérode Agrippa. On ne connaît pas le nom de la troisième. La femme de Claude Etruscus, distinguée par sa beauté, était la sœur d'un consul qui avait commandé dans la première guerre contre les Daces, en 86 2. Il ne l'épousa probablement qu'après son élévation à Tordre équestre, en 71. Antistie Prlscille aussi, la première femme d' Abascantus , était de noble race^. Plusieurs Antistius avaient été consuls, sous les premiers empereurs. Nous avons déjà fait mention du mariage d'Agaclyte avec la veuve d'Annius Libon, cousin de l'empereur Marc Aurèle et gouverneur de Syrie"^. De ces cas, dont nous devons la connaissance au hasard, il est permis d'inférer que les alliances matrimoniales d'affranchis des empereurs avec des familles nobles n'étaient pas rares.
Ainsi, tout se réunissait pour surexciter au plus haut point l'orgueil de ces parvenus, sortis souvent de trèsbas. L'insolence dont il faisaient parade était d'autant plus provoquante qu'ils se savaient plus méprisés, au fond du cœur, des hommes de libre et haute naissance. D'après un vers d'une pièce de théâtre , a il n'est personne d'insupportable dans la bonne fortune comme un valet qui a été souvent rossé. » Ce vers ayant été un jour dit en scène, et tous les regards se dirigeant aussitôt sur Polybe, présent à la représentation, celui-ci, loin de se déconcerter, répliqua sur-lechamp : « oui; mais le même poète a dit aussi qu'on a vu des chevriers devenir rois^ )> Pallas, dont le sombre orgueil ne se démentait pas, môme vis-à-vis de Néron, auquel il avait
1 Tacite, Hist., V, 9.
2 Stace, Silves, III, 2, 115.
•' Ihid., V, 1, 53.
* Voir plus liaut, p. 100, et Tillemont, II, p. 592. ^ Dion Cassius, LX, 29.
contribué à procurer le trône, il est vrai, mais fini par se rendre insupportable*, fut traduit en justice, sous l'accusation du crime de haute trahison, en 5o. A l'allégation que plusieurs de ses domestiques avaient eu connaissance de ses desseins, il répondit que jamais il n'avait donné d'ordres dans sa maison autrement que par signes ou par gestes, et que, des explications devenant nécessaires, il les avait toujours fournies par écrit, pour ne pas s'encanailler avec ses gens en leur adressant la parole 2. Jamais, il est vrai, les affranchis n'eurent plus de pouvoir et d'arrogance que sous le règne de Claude; cependant celle-ci fut grande en tout temps. Des mille anecdotes qui circulaient sur leur compte, il en est une qui nous a été transmise par Plutarque^ et qui mérite d'être rapportée. Un affranchi de la maison impériale, parvenu de fraîche date, après avoir accablé, dans un festin, d'insolentes et grossières plaisanteries un philosophe qui se trouvait parmi les convives, linit par lui demander comment il se faisait que les fèves noires comme les fèves blanches se réduisent en purée jaune. Cela lient sans doute à la même raison, répartit l'homme de science piqué au vif, qui fait que des lanières blanches et des lanières noires causent également des bleus. Rien n'amusait, à ce qu'il paraît, ces parvenus du temps comme d'embarrasser les savants, à table surtout, en leur adressant toute sorte de questions captieuses. Martial qui, dans une de ses pièces de vers* , ne se
^ Tacite [Annales, XIII, 2) dit de Pallas : Tristi arrogantia ixdium sui moverat. Vïine le Jeune {Lettres, VIII, 6) là^pi^eWe ,fastidiosissi7num mancipium. — Voir aussi Dion Cassius, LXI, 3.
2 Tacite, Annales, XIII, 23. — Dion Cassius, LXII, 14.
3 Qu. conv., II, 1 , 12, 2 , et Macrobe, Saturnales, VII, 1 , 12. i IX, 79.
lasse pas de vanter la tenue des affranchis de Domilien, n'y mérite pas plus créance que dans ses autres éloges de ce règne. « Autrefois, ^ dit-il, « la valetaille des princes était détestée et l'orgueil des gens du palais en très-mauvaise odeur, à Rome. Mais maintenant, les gens de l'empereur sont si généralement aimés que chacun en fait plus de cas que de ceux de sa propre maison, tant ils ont de douceur et d'égards pour tout le monde, tant leur réserve est grande et leur contenance modeste. Aucun affranchi ne fait valoir sa personnalité; tous se règlent sur leur maître : tel est le bon genre de cette puissante cour.
Dans l'administration proprement dite, les affranchis n'occupèrent toutefois que rarement et exceptionnellement de hautes positions officielles. La règle, dès le premier siècle de l'empire , fut plutôt d'y élever des chevaliers. Dans les emplois de procureurs des perceptions et autres administrations fiscales importantes, les inscriptions mentionnent presque exclusivement des membres de l'ordre équestre. Parmi vingt-deux inscriptions relatives à des procureurs de l'impôt de 5 pour 100 sur les successions, une seule se rapporte à un affranchi. Mais, dans les rangs supérieurs de l'administration fiscale des provinces , les affranchis sont moins rares. Les inscriptions en accusent huit sur quatre-vingts procureurs provinciaux, dont elles nous ont transmis les noms et qualités. Quelques-uns
d'entre eux, il est vrai, ne furent que des officiers de district, mais la plupart semblent avoir été chefs de l'administration de provinces entières, telles que la Pannonie supérieure et la Gaule lyonnaise, dont par exemple Licinus, que nous avons déjà fait connaître plus haut, avait été procureur. Mais, généralement, les affranchis ne figurent en nombre que dans des emplois inférieurs, comme adjoints ou subalternes. Cependant, les intendants ou administrateurs des domaines impériaux paraissent avoir toujours été pris dans cette classe. Leurs traitements réguliers ne sauraient donc avoir été bien élevés; peut-être même leurs revenus n'étaient-ils pas toujours fixes, mais dépendant des circonstances et de l'activité qu'ils déployaient. Il va sans dire, toutefois, qu'ils ne manquaient pas d'occasions pour s'enrichir. On peut , d'après cela, trouver surprenant qu'ils aient été, pendant presque tout le premier siècle de l'empire, titulaires des trois plus hautes procurations, de celle des comptes {a rationihus), de celle des pétitions et requêtes (a libellis) et du secrétariat, chargé delà correspondance [ah epistulis], et qu'ils en aient même encore été parfois investis dans le siècle suivant. Cela tient évidemment à ce que , dans la nomination à ces offices , il était moins nécessaire d'avoir égard à la considération personnelle du fonctionnaire, comme lorsqu'il s'agissait de choix pour les postes de l'administration provinciale surtout , qu'à sa fidélité , à son dévouement et à son aptitude. C'est par la même raison que les procureurs du patrimoine de l'empereur étaient si souvent choisis parmi les affranchis.
Dans l'office des comptes étaient centralisées les recettes de toutes les caisses impériales et s'ordonnançaient toutes les dépenses du trésor. Une pièce de vers déjà plu-