LIVRE II. — LA COUR
cette position il exerça un pouvoir inouï, au point de faire, par exemple, vingt-cinq nominations de consuls dans une année, et il ramassa, par des exactions de tout genre, une fortune colossale. Après que le préfet du prétoire Perennis eût été, en partie à son instigation, livré à la fureur des soldats, il fit et défit pendant quelque temps, à son gré , les nouveaux titulaires de cet office , le plus proche du trône impérial en pouvoir, si bien qu'il finit par Toccuper lui-même, en s'y adjoignant deux collègues ^ On le soupçonnait d'aspirer au pouvoir souverain. La fureur populaire s'étant déchaînée contre lui , lors d'une disette. Commode l'abandonna en 189. On lui coupa la tête, qui fut promenée dans Rome, au bout d'une lance , et ses principaux adhérents tombèrent avec lui. Le dernier camérier de Commode fut l'Égyptien Eclectus, qui, voyant sa propre vie menacée par les caprices de despote de l'empereur^ , conspira sa mort , avec le préfet Létus et Marcie , la concubine favorite de son maître, puis éleva Pertinax au trône, mais ne tarda pas à périr avec lui, massacré par les soldats, après une vaillante résistance ^
Sous les empereurs suivants, bornons-nous à mentionner encore, avant de passer outre, le camérier de Septime Sévère, Castor, tué par Caracàlla, le camérier de celui-ci.
1 Tuncque primum très prœfecti prœtorii fuere, inter quos libertinus . qui a pugione appellatus est. [Vie de Commode, chap. \i.) A pugione, du poignard, doit se prendre ici comme on disait a rationibus , a cubiculo, etc., et voulait dire probablement, dans la bouche du peuple, un assassin. — Voir aussi Dion Cassius, LIX, 26.
2 Cubicularios suos libenter occidit, quum omnia ex nutu eorum semper fecisset, Eclectus cubicularius cum videret eum tam facile cubicularios occidere, prsevenit eum. {Vie de Commode, chap. xv.)
3 Hérodien, I. 17. — Dion Cassius, LXXII, 22. — Vie de Pertinax , chap. IV et xi.
Festus, et Aurèle Zoticus, déjà nommé comme le favori d'Héliogabale.
Après les grands officiers de la cour, les comédiens, mimes et danseurs de celle-ci peuvent également prétendre à une mention dans ce chapitre, bien qu'ils ne fussent pas tous affranchis de l'empereur. La multiplicité des rôles que les artistes de l'espèce eurent l'occasion de jouer dans le palais impérial, est caractéristique pour cett<î époque. Les célébrités parmi eux n'étaient pas celles qui eussent alors le moins de retentissement. Tels furent les Bathylle, les Pylade, les Mnester, les Paris. On sait que Bathylle était un affranchi de Mécène, mais qui, après la mort de son patron^ passa probablement dans la maison impériale. De Pylade, on peut supposer qu'il fut un affranchi d'Auguste même. Quant à Marc Lépide Mnester, qui mourut en 48 après J.-C, avec Messaline', il paraît avoir été un affranchi de Lépide, dont il aurait pris le nom. 11 y eut un autre Mnester, affranchi d'Agrippine^. Le pantomime Paris^ premier du nom, qui eut tant d'influence sur Néron, et mourut en 67, était affranchi de Domitia, tante de cet empereur. Un deuxième Pylade, pantomime chéri de Trajan^ ne paraît avoir reçu sa liberté que d'Adrien. 11 eut un élève encore plus célèbre, du même nom, qui fut émancipé par Marc-Aurèle et Lucius Vérus, dont il partagea la faveur avec Apo-
1 Dion Cassius, LXI , 31. — Tacite, Annales, XI, 36.
2 Tacite, Annales, XIV, 9. *
3 Ibid., XIII, 19-22.
4 Dion Cassius, LXVIII, 10.
laustus'. Ce dernier eut certainement une position considérable à la cour, puisque, enveloppé dans la ehute de Cléandre, il dut mourir avec lui. Le danseur Théocrite, que Caracalla nomma au commandemeut d'une armée en Arménie, avait été esclave de Saoteros, camérier de Commode^.
Parmi les nombreux acteurs attachés à la maison impériale, les pantomimes tenaient le premier rang. Les hautes classes étaient surtout passionnées pour ce genre de représentation? scéniques, les femmes plus encore que les hommes. Plus d'un virtuose de ballet put se vanter de la faveur d'une impératrice. L'intercession ou la protection d'un danseur était quelquefois plus efficace et plus puissante que toute autre, à la cour. « Maint solliciteur, » dit Épictète^, ce réfléchit , en se levant le matin, à qui de la maison impériale il doit présenter ses hommages, dire quelque chose d'agréable, ou faire un présent; comment il pourra plaire au danseur, ou gagner les bonnes grâces de l'un, en calomniant l'autre. » Sous Domilien, Paris, qui régnait sur la scène , excita tellement la jalousie de l'empereur que celui-ci répudia sa femme et fit assassiner le pantomime, en pleine rue. A lui s'appliquait, dit-on, ce premier essai de la verve satirique de Juvénal '•, disant : ce ce que les grands ne pourront faire pour vous, un danseur le pourra; vous avez beau solliciter dans les palais : c'est une Pélopée qui fait les préfets, une Philomèle, les tribuns. » Ces vers d'une satire, qui ne fut- publiée que
1 Fronton, Lettres à Lucius Vérus, 12. — Vie de Liicius Véius. chap. vin.
2 Dion Cassius, LXXVII , 21.
3 Diss. IV, 6, 31.
* Satire VII, 90-92.
plus tard , eurent , dit-on , des conséquences fatales pour le poëte. Comme il y avait à la cour du temps où elle parut, c'est-à-dire à celle de Trajan, ou peut-être d'Adrien, un autre pantomime en grande faveur, et dont les protégés étaient vivement poussés tous les jours, on crut devoir rapporter à ces faits l'allusion de l'auteur, et on le bannit pour le punir d'un froissement, cette fois peut-être involontaire de sa part^
On cite encore d'autres artistes de théâtre comme ayant exercé, dans l'occasion, de l'influence à la cour. Apelle d'Ascalon, le plus célèbre tragédien de son temps, fut le conseiller inséparable de Caligula et put, comme tel, faire librement tout ce qu'osent les gens de son espèce, arrivant au pouvoir 2. Les Juifs envoyés d'Alexandrie auprès de cet empereur pensèrent qu'ennemi de leur peuple, comme Ascalonite, il devait être, avec le camérier Hélicon, la personne qui avait le plus indisposé contre eux le souverain. Mais plus tard il tomba en disgrâce, pour avoir montré de l'hésitation dans sa réponse à cette extravagante question de Caligula : Qui des deux lui paraissait le plus grand de Jupiter ou de l'empereur? Celui-ci, non content de la fustigation qu'il lui fit infliger, se mit à faire l'éloge du beau timbre de voix de ce malheureux , au milieu des cris et des hurlements que lui arrachait la douleur ^ C'est par le mime Alityre, Juif en grande faveur auprès de Néron, que Josèphe fut présenté, à Puteoli, à l'impératrice Poppée, avec Fappui de laquelle il obtint la mise en liberté de quelques prêtres de sa nation, que le procureur Félix
1 Irati histrionis exul, dit" Sidoine Appollinaire , IX, 266. - Dion Cassius, LIX, 5. — Philon, Legatio ad Caïum, 576. 3 Suétone, Caligula, chap. xxxiii.