‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 2)Chapitre 84 sur 266 · LIVRE II. — LA COUR · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA COUR

naient à s'attacher, pour jouir des avantages de leurs talents de société ou d'agrément, de leur instruction générale ou de leurs connaissances spéciales, sans regarder beaucoup à l'origine, à l'état, ni à la position sociale des appelés. Elle se composait ainsi de savants, de philosophes, de gens de lettres, des poêles et d'artistes, suivant les goûts du prince, plus ou moins aussi de véritables bouffons de profession. Ses membres étaient souvent des étrangers, le plus souvent des Grecs. Ces familiers du prince, ordinairement appelés convictores , ffufxSiojTai^ n'avaient en général qu'une position subalterne à la cour; c'étaient moins des amis proprement dits que des gens bien vus^ Entre autres Grecs, on cite comme un homme exceptionnellement favorisé à la cour d'Auguste, le philosophe Arée d'Alexandrie 2, le compagnon et familier inséparable de l'empereur, vivant avec lui sous le même toit\ et dont l'intercession paraît avoir contribué beaucoup à procurer aux Alexandrins leur pardon, après la bataille d'Actium. Ses fils, Denys et Nicanor, restèrent attachés à la même cour, dans une condition semblable. Auguste profita de leur société pour étendre sa connaissance de la littérature grecque*. Le stoïcien Athénodore de Tarsus, qui avait été précepteur d'Auguste à Apollonie, vécut aussi longtemps à la cour de son illustre élève, qui continua à se montrer plein d'égards et de respect pour son ancien maître, qu'il ne laissa se retirer dans sa ville natale qu'après avoir finalement encore obtenu de lui

1 Suétone. Tibère, chap. xlvi : Tertiœ (cJassi), quam non amicorum, sed gratorum appellabat,

- Suétone, Octave, chap. lxlyui. — Dion Cassius , Ll, 16.

'•'' Sénèque , ad Marc. 4,2: Julia — se Areo , philosopho viri sui , prœbuit.

^ Suétone, Octave, chap. lxxxix.

de prolonger d'une année son séjour à Rome^ Le savant et spirituel Nicolas Damascène aussi, qui accompagna Hérode le Grand à Rome, posséda la faveur d'Auguste à un haut degré, et s'en prévalut pour réconcilier le roi de Judée avec l'empereur. Moins heureux, l'historien Timagène d'Alexandrie fit tant qu'il perdit l'amitié de ce dernier par l'intempérance de son esprit, auquel il lâchait complètement la bride à table et dans ses promenades, et dont les traits n'épargnaient ni Auguste ni l'impératrice, ni les autres personnes de sa famille. Auguste ayant fini par lui défendre sa maison, Asinius Pollion le reçut dans la sienne^. Un commensal bien vu de cet empereur, comme auparavant déjà de Jules César et de Cléopâtre, fut' le chanteur Tigellius, non moins recherché pour le charme de sa conversation que pour son art. On était plein d'indulgence pour ses caprices et ses manies d'artiste ^ Auguste essaya aussi d'attacher Horace à sa société, mais sans y réussira Tibère se fit accompagner à Caprée par ses doctes familiers grecs , afin de s'y divertir à leur conversation ^ Parmi eux se trouvaient l'astrologue Thrasylle, déjà mentionné plus haut, et le médecin Chariclès, par les conseils duquel l'empereur, dont il n'était cependant pas le médecin attitré, se laissait facilement guider^.

1 Piutarque, Apopht. régal., p. 207. — Dion Cassius, LVII , 32.

-\Sénèque, Controv, V, 34, p. 362. — Piutarque, De aduî. et amie, p. 68.

3 Horace, Satires, 1,3. — Cicéron, Lettres ad fam:, VIII, 24.

* Suétone, Vie d'Horace.

^ Tacite, Annales, IV, 58", dit : Profeclio arto comitatu fuit : unus senator, eques romanus, cœteri liberalibus studiis prœditi, ferme Graœci, quorum sermonibus levaretur.

^ Ibid.y VI, 50. — Suétone, Tibère, chap. lxxii.

Très versé dans la littérature des deux langues, Tibère se plaisait particulièrement avec les grammairiens, qu'il était enchanté d'embarrasser à table de questions difficiles, ou auxquelles il était impossible de répondre ^ Quelquefois même ces mauvaises plaisanteries prirent une tournure tragique. Ayant appris que le grammairien Séleucus s'informait de ses lectures auprès de ses donrestiques , pour se préparer sur les questions qui lui seraient ainsi adressées, il commença par le bannir de sa maison et l'obligea finalement à se donner la mort 2. Néron s'entoura de versificateurs, obligés de l'aider dans ses essais poétiques. Il donnait aussi, comme le rapporte Tacite, quelques moments, après table, aux philosophes, pour allumer des discussions entre les champions des principes opposés, et il y en eut qui, sans se départir de la sévérité de leur air et de leurs discours, se prêtaient volontiers à cet amusement du prince^ En général, ceux qu'on appelait les philosophes durent souvent jouer de bien tristes rôles, à celte époque, non seulement à la cour^. Cependant Plutarque leur recommande de ne pas éviter systématiquement de faire acte de présence à celle-ci. Rien de plus caractéristique pour la cour de Néron que la position qu'y prit un certain Vatinius. Élevé dans une boutique de cordonnier à Bénévent, difforme et d'un comique bouffon, il n'avait été d'abord admis à la cour que comme un objet

1 Suétone, Tibère, chap. lxx : Nam et grammaticos , quod genus hominum prœcipue , ut diximus, appelebat, ejusmodi fere quœstionibus experiebatur : quae mater Hecubee; quod Achilli nomen inter virgines fuisset; quid Sirènes cantare sint solitee ?

- Ibid., chap. lvi.

3 Tacite, Annales, XIV, 16.

* Sénèque, Lettres, 29, 5 : Ostendet mihi alium (philosophum) in adulterio , alium in popina , alium in aula.

de risée, pour servir de plastron. Mais, par sa basse servilité, il sut bientôt se rendre agréable à Néron et, à force d'accuser et de calomnier tous les honnêtes gens, il acquit un tel pouvoir qu'il ne tarda pas à surpasser les plus méchants de cette cour par son influence, sa richesse et ses moyens de nuire^, et à se placer, dans l'opinion publique, sur la même ligne que les affranchis les plus scélérats et les plus puissants de Néron 2. Il paraît qu'un nez d'une longueur démesurée avait contribué singulièrement à sa fortune et fait attacher son nom à une coupe, de forme particulière, à son usage^.

La difformité physique était un grand moyen de succès pour ces bouffons de cour. Claude en avait dans sa société, avant d'être élevé au trône ^ JuvénaF^ et Martial» mentionnent Gabba et Capitolinus. Le premier appartenait à la cour de Domitien, le second peut-être à celle de Nerva. Commode en eut plusieurs qu'il combla de richesses'.

Pour revenir aux savants, Trajan distingua tellement Dion de Pruse, que l'on vit mainte fois ce dernier dans la voiture impériale^. L'empereur Adrien, son successeur, fut en commerce d'amitié avec les philosophes Epictète et Héliodore, comme avec nombre de grammairiens, de rhéteurs, de musiciens, de peintres, de mathématiciens et d'astrologues. Favorinus d'Arles occupait une place éminente dans ce cercle^.

1 Tacite, Annales, XV , 34. — Juvénal , V, 46. — Dion Cassius,LXII, 15.

2 Tacite, Hist. 1, 37.

3 Martial, XIV, 94.

* Tacite, Annales, XII, 49.

^ IV, 31; V, 3, etc.

^ Dion Cassius, LXXIII, 6.

8 Suidas, Dion.

^ Vie d'Adrien, chap. xvi.

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