LIVRE IF. — LA COUR. i
Les amis de la troisième classe étaient problablement les seuls qui fussent logés dans le palais de l'empereur (mcontubernio)K En voyage, sa suite [comitatus] était formée par ceux de la première et de la deuxième. A Rome, ils lui faisaient quotidiennement la salutation du malin, étaient plus ou moins régulièiement invités à sa table (convictus) et se trouvaient continuellement en rapport avec lui. Une division particulière de la domesticité du palais impérial était affectée à leur service^.
Quant à la table, les empereurs eurent différentes manières de traiter leurs amis. Adrien les y invitait toujours. Antonin le Pieux les conviait à tous ses festins privés et publics. Marc-Aurèle^ fait valoir comme une preuve de son indulgence de ne jamais leur avoir imposé l'obligation de partager ses repas, ni gardé la moindre rancune d'avoir été empêchés de s'y rendre. Il connaissait peu ces hommes qui n'estiment aucun sacrifice trop grand au prix de l'avantage d'être admis en la présence du souverain. Ce dont il se faisait un mérite fut pris en mal et interprété comme de l'orgueiP. Chez Alexandre Sévère, quelques amis venaient prendre leurs repas tous les jours, sans invitation spéciale \
L'habitude des empereurs en voyage et en campagne ne variait naturellement pas moins. Là aussi le privilège d'accompagner le souverain était, ordinairement, consi-
1 Cependant on lit dans la biographie d'Adrien , chap. viir : Optimos quosque de senalu in contubernium imperaloriœ majestatis adscivit.
•^ Orelli , 1588 , 70 , 2 ; 2907 , 598 , 1 , 2 , 3 , 4 ; 2392.
3 Comment. I, 16,
* Son biographe dit : Dederunt etiam crimini quod aulicam arrogantiam confirmaverit submovendo amicos a societate communi et a conviviis. {Vie de Marc-Antonin le philosophe, chap. xxix.)
^ Vie de cet empereur, chap. iv.
déré comme un devoir, que l'on ne pouvait se dispenser de remplir. Marc-Aurèle se vante de ne pas s'être montré plus exigeant sur ce point que sur celui de la table. On fit à Galba, pendant qu'il était membre de la cohorte de Claude, l'honneur insigne de remettre d'un jour l'expédition de Bretagne, parce qu'il se trouvait indisposé dans le moment'. En voyage, les amis logeaient avec l'empereur, ou du moins il se chargeait de leur procurer des quartiers^. Au camp, il y avait chaque fois une place marquée et réservée pour eux, à proximité de la tente impériale^. Il va sans dire qu'ils voyageaient aux frais de l'empereur, et Suétone mentionne, comme un exemple de l'avarice de Tibère, qu'il n'accordait pas d'indemnités de route aux personnes de sa suite, mais leur faisait distribuer des vivres en nature. Il ne lui arriva qu'une seule fois, et cela avant qu'il fût empereur, de leur faire un présent en argent, sur la caisse d'Auguste. La première classe reçut alors 600,000 sesterces, la deuxième 400,000, et la troisième 200,000 \ On peut conclure des observations de l'historien, racontant le fait, que les empereurs se montraient ordinairement plus généreux. Auguste, dans le dernier voyage qu'il fit, distribua à sa suite quarante pièces d'or, à la condition de ne les employer qu'à des emplettes de marchandises apportées par un navire alexandrin , dont l'équipage venait de le saluer de ses acclamations, en arrivant au port^ On criti-
1 Suétone, Galba, chap. vu.
2 Le même, Vespasien, chap, iv.
^ Hyginus, De Munitione castrorum : occupantur — pr<Tlorio pedes sexaginta, stalione viginti, eomitibus imperatoris nostri pedes sexaginta, etc.
4 Suétone, Tibère, chap. xlvi.
^ Le même, Octave, chap. lxlviii.
quait d'ailleurs aussi la parcimonie d'Auguste à l'égard de ses amis. Quinlilien^ rapporte même, à ce sujet, un mol piquant de Fabius Maximus disant que le congé 2, ou pot dont on les régalait au palais, ne tenait qu'une chopine. Les compagnons de voyage de Caligula furent obligés, au contraire, de faire des dépenses ruineuses pour eux^ On comprendrait, même s'il n'y avait pas les témoignages de contemporains pour l'affirmer, que la suite des empereurs devait souvent être une rude et lourde charge pour les pays qu'ils traversaient. Pline le Jeune , dans son panégyrique de Trajan"', lui fait honneur de sa discrétion à cet égard, comparativement aux exigences de ses prédécesseurs.
Antonin le Pieux , dont les voyages ne s'étendirent jamais au delà des frontières de l'Italie, regardait la suite de tout empereur, voire même d'un prince péchant par excès d'économie, comme bien onéreuse pour les provinces^.
Les empereurs, de leur côté, faisaient jusqu'à un certain point eux-mêmes à leurs amis les politesses d'usage, et plus ils étaient naturellement affables, ou désiraient le paraître, plus ils s'appliquaient aussi à converser avec eux sur le ton de simples particuliers. Tibère, au commencement de son règne, assistait ses amis en justice, prenait part à leurs festins, lors des sacrifices, allait les voir sans gardes, quand ils étaient malades, et prononça même, aux obsèques de l'un d'eux, son oraison funèbre^. Claude, au con-
1 VI, 3, 52 : Incusans Augusti congiariorum, quœ amicis dabantur, exigiiitatem , heminaria esse dixit.
2 Mesure romaine de la contenance de trois pintes.
3 Philon, Legatio ad Caïum, 596.
^ Chap. XX : Nullus in exigendis vehiculls tumultus, nullura circa hospitia fastidium , annona quae caeterl : ad hoc comitatus accinctus et parens.
'-^ Vie (V Antonin le Pieux, chap. vu.
« Dion Cassius, LVIl , 11. — Suétone. Tibère , chap. xxxii.
traire, ne fit jamais de visites sans accompagnement de gardes^ Cossin, chevalier romain des amis de Néron, étant tombé malade, celui-ci fit venir un médecin d'Egypte exprès pour le traiter^. On vante particulièrement l'affabilité de Trajan^ et d'x\drien. Le premier faisait aussi ses visites sans gardes. Le second poussait même trop loin sa manie de popularité*, faisant lui-même des visites à quelques chevaliers romains et affranchis malades, portant partout des consolations et des conseils, et assistant aux banquets de ses amis; il échangeait des cadeaux avec eux, lors des Saturnales, leur envoyait du gibier provenant de sa chasse, sortait en voiture, à quatre, avec eux, et allait les voir dans leurs palais, à la ville et à la campagne, où ils se faisaient honneur de lui donner l'hospitalité ^ Antonin le Pieux honora souvent, de même, les banquets de ses amis de son auguste présence^. Il était aussi des empereurs sachant accepter un propos libre et même une leçon de leurs amis. C'est ainsi qu'ayant demandé un jour, lors d'une visite au palais de Valère Omullus, précédemment déjà lié avec Trajan, d'où il avait tiré ses colonnes de porphyre, qui, par parenthèse, ne pouvaient venir que des carrières impériales situées près de la mer Rouge, le propriétaire piqué répondit :
1 Suétone, Claude y chap. xxxv.
2 Pline, Hist. nat., XXIX, 93.
• Dion Cassius, LXVIII, 7. — Ausone, ad Gratiamnn , p. 300, éd. de Deux-Ponts.
* Vie d'Adrien, chap. xvii : Plebis jactantissimus amator. — Ihid.^ ch. IX : Omnia denique ad privali hominis modum fecit.
'• Ibid.j chap. xvii, 26. — Dion Cassius, LXIX, 7. — Orelli , 804. inscription mentionnant un chevalier romain qui fut hospes divi Hadriani.
♦5 Vie de cet empereur, chap, iv. — Vie de Perlinax , chap. xii, et d'Alexandre Sévère, chap. iv et xx. — Dion Cassius, LXVI, 11.
Dans la maison d'autrui, il faut être sourd et muet'. Il n'était pas rare que les empereurs fissent de riches cadeaux à leurs amis-. Septime Sévère enrichit même les siens de palais ^ D'autre part, l'usage exigeait des amis de comprendre le souverain dans leurs dispositions testamentaires. Auguste avait acquis de cette manière, dans les vingt dernières années de sa vie, jusqu'à 1,400 millions de sesterces ou plus de 375 millions de francs; mais lui aussi paraît avoir étendu le bénéfice de son institution d'héritiers, en troisième lieu, à plusieurs amis, en même temps qu'à des parents^.
IN'ous avons déjà parlé de l'influence du choix des amis de chaque empereur sur tout le système de son gouvernements Il n'y a pas, dit Tacite S d'instruments plus importants pour l'exécution des volontés d'un bon prince. Le biograplie d'empereurs 3Iarius Maximus allait même jusqu'à prétendre, comme nous l'avons vu, qu'il valait encore mieux pour l'État d'être gouverné par un empereur méchant lui-même que par un empereur bon, mais entouré d'amis pervers : car, dit-il, les bons peuvent s'entendre pour neutraliser les effets de la méchanceté du maître, tandis qu'un honnête homme seul, fût-il souverain, ne peut rien contre la coalition de beaucoup de méchants. Alexan-
1 Vie d'Antonin le Pieux, chap. xi.
2 /ôirf., LXX, 7. — Aurélius Victor, Epitome , 13. 7, 20, 6.
3 Aurélius Victor, Epitome, 20 : In amicos inimicosque pariter vehemens. quippe qui Laleranum , Ciloncm. Anilinum, Bassum , caeterosque alios ditaret, aedibus quoque memoratu dignis , quarum preecipuas videmus Parthorum quœ dicuntur ac Laterani.
^ Suétone, Octave, chap. lxvi et ci. — Voir pourtant Tacite, Annales ^ 1 , 8 , et Dion Cassius , LVI , 32 , qui ne mentionne pas expressément les amis.
^ Voir plus haut, page 130, note 3.
« Eist.lN, 7.
dre Sévère passe pour avoir été particulièrement heureux dans le choix de ses amis, que la biographie de ce prince, écrite sous Constantin, présente aux empereurs comme des amis-modèles, par l'énumération des défauts, des vices et des crimes, dont ils n'eurent à se reprocher aucun, voire même de ceux dont les hommes dans leur position s'étaient le plus fréquemment rendus coupables, et parmi lesquels dominaient la soif de la rapine et du commandement, la lâche complaisance qui laisse faire le mal, la luxure, la cruauté, et l'habitude de tromper le prince dont ses amis se moquaient, tout en compromettant son autorité par leur vénalité, leurs mensonges et leurs inventions perfides ^
Ce que les courtisans ambitionnaient comme un honneur suprême, paraissait aux personnes étrangères à la cour, mais surtout aux observateurs philosophes , une insupportable corvée, et leur faisait envisager la condition d'un ami de l'empereur comme la plus misérable qu'on pût imaginer, pleine de contrainte, de soucis et de tourments de toute espèce. Ils n'ont même pas le sommeil, dit Épictète^; ils sont réveillés par la nouvelle que l'empereur est déjà levé, qu'il va paraître; puis viennent des préoccupations et des émotions sans fin. S'ils ne sont pas invités à la table impériale, c'est un chagrin pour eux. Se trouvent- ils parmi les invités, ils dînent comme des esclaves chez leur maître et s'observent constamment , dans la crrinte de dire ou de commettre quelque sottise. Et que craignent-ils? De recevoir le fouet comme des esclaves? Ce serait s'en tirer à trop bon compte; non : d'exposer
' Vie d'Alexandre Sévère, chap. lxv et suivants, où ion porte aussi un jugement favorable, en générai, sur ies amis du cruel Domitien. 2 Diss. IV, 8, 41-50.