LIVRE 11. — LA COUR
palais était alors magnifiquement décorée Les empereurs y recevaient des étrennes {strense) consistant même en argent, et y répondaient par leurs cadeaux^. Auguste employait l'argent qu'il recevait ainsi à l'achat de statues , dont il orna tous les quartiers. Tibère avait, au commencement de son règne, l'habitude de répondre à chaque cadeau par un don de sa propre main d'une valeur quadruple. Mais, comme il était importuné, pendant tout le mois de janvier, par une foule de personnes qui n'avaient pu parvenir jusqu'à lui au nouvel an , il cessa entièrement de donner et prit même le parti de s'absenter de Rome ce jour-là. Il borna aussi l'échange de cadeaux à ce seul jour^ Caligula, par un édit, se déclara prêt à en accepter, pour remplir son trésor. 11 ne dédaignait même pas de recevoir en personne les cadeaux qu'une foule de gens, de toutes les conditions, venaient déposer pour lui dans le vestibule du palais'. Claude, par un autre édit, supprima cet abus^; mais il n'est guère probable que l'usage de faire des cadeaux, dans cette occasion, fût jamais entièrement tombé en désuétude.
Chez les impératrices, le fait de réceptions solennelles d'un corps ou ordre entier de l'État n'a dû se produire qu'exceptionnellement. On n'en mentionne que de trois de ces princesses, qui participèrent en réalité au gouvernement, ou voulaient du moins paraître comme y ayant part. Dion rapporte de Livie qu'après l'avènement de son fils au pouvoir elle éleva considérablement ses prétentions
1 Suétone, Néron, chap. i.
2 Dion Cassius , LIV , 35. — Suétone , Octave , chap. lvii.
3 Suétone , Tibère , chap. xxxiv. — Dion Cassius , LVII , 9. ^ Le même, Caligula, chap. xui.
•• Dion Cassius, LX, 6.
au-dessus de celles de toutes les femmes qui l'avaient précédée, si bien qu'elle recevait en tout temps le sénat et les personnes d'autre condition qui désiraient se présenter à elle, et qu'elle faisait insérer le bulletin de ces visites dans les Éphémérides officielles. 11 rapporte la même chose d'Agrippine et de Julia Domna, à laquelle son fils Caracalla avait transféré certains pouvoirs, pendant une absence ^ Quant à l'usage que la plupart des hommes haut placés, et à plus forte raison les dames, présentassent individuellement leurs hommages aux impératrices, il a dû naturellement exister^. Alexandre Sévère défendit cependant aux femmes qui faisaient trop parler d'elles de venir saluer sa mère et son épouse ^
Les jours de réception, l'avant-cour ou le vestibule du palais était généralement encombré d'une foule de gens de toutes les conditions, attendant leur tour si l'empereur consentait à les recevoir \ Il est probable que ce vestibule ne désemplissait jamais, même les autres jours. Philostrate, dans la Vie d'Apollonius de Tyane^, compare cette foule, assemblée devant le palais, à celle qui se pressait devant les thermes. Outre le grand nombre de ceux que leurs fonctions ou leurs affaires y appelaient, on voyait beaucoup de gens s'y promener pour voir sortir l'empereur, le saluer ou lui remettre des placets^. Il y en avait aussi qui remontaient dix fois par jour la rue conduisant au palais, pour faire croire qu'ils avaient des accointances à la cour'.
1 Dion Cassius, LVII, 12; LX , 33; LXXVIIl . 18.
2 S. Jérôme, Lettres, 22 , 6.
3 Voir sa biographie . ctiap. xxv.
i Aulu-Gelle, XX, 1, 2, 55-; IV, 1, 1; XIX, 13, 1. '" VII, 31 , 310.
6 Suétone, Tibère, chap. xxxii. — Macrobe, Saturnales, II, 4, 31.
7 Martial, IV, 78.
La réception avait lieu de grand matin, c'est-à-dire à l'heure d'habitude générale pour les visites, à Rome. Aussi beaucoup de personnes se présentaient-elles dès l'aube ^ ; Vespasien recevait même, dès avant le point du jour, des amis avec lesquels il s'entretenait au lit et pendant qu'il s'habillait ^. Comme les spectacles aussi commençaient de grand matin, les empereurs, pour épargner de trop longues courses aux personnes qui avaient à leur parler, passaient souvent la nuit précédente ou même plusieurs nuits de suite, selon l'habitude de Tibère, par exemple ^, dans la maison de quelque affranchi, voisine du théâtre des jeux, à moins de prendre, comme Adrien ^, le parti de ne pas recevoir du tout ces jours-là.
Au palais, toute une cohorte de prétoriens, de mille hommes, montait régulièrement la garde *, et il y avait sans doute presque toujours un poste à l'entrée ^. Dion Cassius a du moins cru devoir mentionner expressément qu'il n'y avait pas de garde aux portes ouvertes du palais de Vespasien ^. Cet exemple fut imité par plus d'un de ses successeurs : ainsi probablement par Nerva et Trajan ^. Il existait aussi une garde de Germains affectée au service des membres de la famille impériale.
On visitait quelquefois les solliciteurs d'audiences, pour
^ Fronton, ad Marcum Csesarem, I, 5. 8.
- Dion Cassius, LXVI. 10. — Aurélius Victor, chap. ix. — Pline le Jeune. Lettres, III, 5. — Philostrate, Apollonius de Tyane, V. 31.
3 Dion Cassius, LVII , 11.
1 Ibid., LXIX, 7.
^ Tacite. Hisf., I, 29; Annales, I. 7. — Suétone. Othon , chap. vi; Tibère, chap. xxiv. — Dion Cassius. LUI. 11.
6 Dion Cassius, LXVI. 10.
7 Ibid., LXXVI , 4.
^ Pline le Jeune , Panégyrique, chap. lxvii.
lo8 MOEURS ROMAINES.
s*assurer s'ils ne portaient pas d'armes cachées sur eux. Auguste usa de ce procédé même à Tégard des sénateurs, quand il élimina un certain nombre de membres du sénat, afin d'épurer ce corps \ Le pusillanime Claude fit apporter le plus de rigueur à cette visite. Ce ne fut pas sans peine qu'on finit par obtenir de lui que les femmes et les enfants ne fussent plus exposés à subir des attouchements, et que les suivants ou secrétaires des personnes reçues pussent garder les étuis contentant les crayons et poinçons dont ils avaient besoin pour écrire ^. Il est vrai que lors d'une grande réception, en l'an 47, on arrêta un chevalier romain muni d'un poignard ^. Les personnes que Claude voulait favoriser d'un libre accès auprès de lui, recevaient comme laissez-passer un anneau d'or avec son effigie. Cette mesure donna lieu à de grands abus, bien que l'empereur seul conférât le privilège dont il s'agit, et que les permissions ne pussent émaner que de lui \ Vespasien supprima la visite pendant la guerre civile ^; l'usage en paraît donc avoir été maintenu sous les premiers successeurs de Claude. On ne sait pas ce qu'ordonnèrent les empereurs postérieurs à Vespasien , qui éloigna aussi la garde des festins du palais; mais il paraît qu'au temps de Dion Gassius, l'un des narrateurs de ces faits ^, il n'y avait pas de visite.
1 Suétone, Octave, chap. xxxv.
2 Le même, Claude, chap. xxxv, — Dion Cassius, LX, 3.
3 Tacite, Annales, XI, 22.
^ Pline, Hist. nat., XXXIII, 41 : Fuit et alla Claudi princlpatu differentia insolens ils, quibus admissionis liberae jus dedisset, imaginem principis ex auro in anulo gerendi, magna crfminum occasione, quœ omnia salutaris exortus Vespasiani imperatoris abolevit , œqualiter publicando principem.
^ Suétone. Vespasien, chap. xii.