‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 2)Chapitre 97 sur 266 · LIVRE H. — LA COUR · texte numérisé non relu

LIVRE H. — LA COUR

de contempler ce visage auguste, auprès d'une coupe, et de garder place devant l'empereur? Caligula apprit une fois qu'un riche provincial avait gagné les serviteurs de sa maison chargés des invitations, moyennant 200,000 sesterces, à l'effet d'obtenir par eux une place à sa table; loin de se formaliser de ce qu'on attachât tant de prix à cet honneur, il lit offrir le lendemain de sa part au même homme, à une vente publique, une bagatelle pour la même somme, avec le message de venir dîner le soir même au palais, sur l'invitation directe de l'empereur \

Il y eut quelquefois des incidents fâcheux à ces grands festins, dans une société aussi mêlée. A la table de Claude, un convive de rang prétorien, T. Yinius, qui acquit plus tard tant d'influence auprès de Galba, fut soupçonné d'avoir volé une coupe en or; on le réinvita le lendemain, mais on plaça devant lui cette fois une coupe en terre ^. Les façons des empereurs avec leurs hôtes différaient naturellement. Auguste traitait les siens le plus amicalement possible; il les invitait à prendre part à la conversation, quand ils se taisaient ou parlaient bas entre eux, et se mettait en devoir de leur procurer le divertissement de déclamations, de danses et de scènes de bouffonnerie. Souvent il ne paraissait qu'après le commencement et il s'éloignait avant la fin du repas, sans souffrir que ses hôtes se dérangeassent pour cela\ On vante aussi le charme des festins, plus agréables que somptueux, de Titus'*. Sur ceux de Domitien, nous avons deux rapports entièrement contradictoires : l'un de Stace qui, dans la pièce de vers mentionnée

1 Suétone, Caligula, chap. xxxix.

~ Le même, Claude, chap. xxxiv. — Tacite, Hist., I, 48.

^ Le même , Octave, chap. lxxiv.

* Le même, Titus, chap. vu.

plus haut , paraît comme enivré de ia grâce que lui avait faite Tempereur, en le jugeant digne d'une place à sa table; l'autre de Pline le Jeune , qui exhale son mécontentement de la morgue hautaine dont les sénateurs avaient à y souffrir. Stace décrit la magnificence des innombrables colonnes de marbre précieux, l'immensité des salles, la hauteur des voûtes que l'œil fatigue a de la peine à suivre dans leur fuite, la boiserie dorée du plafond. C'est là que l'empereur fit asseoir à mille tables les sénateurs et les chevaliers; mais leur humble convive n'a pas trouvé le temps de regarder ni les mets du riche festin , ni les tables en citronnier avec leurs pieds d'ivoire, ni les troupes de serviteurs, tant il s'était absorbé dans la contemplation du maître, de celui dont la sereine majesté adoucissait, pour les yeux ravis des assistants, l'éclat radieux de sa propre splendeur. Puis l'adulation continue, toujours sur ce ton. Suivant Pline, Domitien avait l'habitude de se livrer, dès avant midi , solitairement à la bonne chère , et ne s'attablait avec ses convives que comme un observateur, dans le seul but d'épier leurs gestes et leurs paroles. Il leur faisait jeter plutôt que servir les mets, sans dissimuler le dégoût qui trahit les excès de la gourmandise; et après avoir accompli, au moyen d'un effort visible sur lui-même , le simulacre d'un repas commun , il avait hâte de se retirer dans ses appartements, pour y recommencer ses orgies secrètes. Chez Trajan, au contraire, ce que l'on admirait, ce n'était pas la profusion de l'or et de l'argent, non plus que les raffinements d'une cuisine exquise, mais l'amabilité et la civilité du prince. A sa table il n'y avait pas de mystères empruntés à des superstitions étrangères, point de débordement obscène , mais cette bienveillance qui anime la causerie, des plaisanteries décentes et une faveur marquée

pour les sujets de conversation d'une portée scientifique. Il aimait les repas en commun, invitait les convives à prendre la parole, et leur répondait avec une affabilité qui prolongeait la durée du repas, abrégé par sa sobriété ^ Sur ce dernier point , toutefois , l'éloge n'était pas entièrement 'mérité; car, en réalité, Trajan n'était rien moins que sobre, mais grand buveur^. Une anecdote, contée par Dion Cassius^, montre à quels traitements étaient exposés les hôtes de Domitien. Il invita les principaux du sénat et de l'ordre équestre à un repas. La salle du festin était tendue de noir; les domestiques, en noir aussi, ressemblaient à des fantômes; les mets furent servis dans de la vaisselle noire, comme à un repas funèbre ; à côté de chaque hôte, il y avait une plaque avec son nom et un candélabre allumé, comme dans les tombeaux. Après que les convives, ainsi frappés de terreur, eurent été renvoyés, chacun à son domicile, où il s'attendait à trouver son arrêt de mort, ils reçurent tous, au contraire, la surprise de précieux cadeaux. Héliogabale se permettait des plaisanteries d'un goût semblable avec ses hôtes''.

Le menu des repas était très simple chez Auguste : de trois entrées à six au plus'^; à peine convenable chez Tibère^, qui aimait à donner l'exemple de l'économie; exquis au contraire dans les festins publics {puhlica convivia) donnés par Vespasien , si parcimonieux et

1 Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, chap. xnx. — Lettres, VI, 31.

2 Aurélius Victor, Epitome, 13, 4. — Vie iV Adrien, chap. m. — Julien, Césars, p. 23.

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