LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
force majeure l'a rendu, dans tel ou tel cas, témoin d'abus ou de profanations; il n'hésite pas, au contraire, à livrer, comme Pausanias, l'abus à la risée et au mépris, pour s'attacher d'autant plus fortement à ce qui lui paraît vénérable et lui est cher, dans sa foi.
La meilleure preuve de la force et de la nature vivace du polythéisme, c'est qu'il put se maintenir durant des siècles, vis-à-vis du christianisme, et, ce qui plus est, forcer, dans un certain sens , les chrétiens à lui reconnaître une existence véritable. Effectivement les chrétiens, en général, ne songeaient pas à nier la réalité des dieux païens ; ils ne contestaient même pas leur pouvoir surnaturel, ni les miracles accomplis par eux. Ils se bornaient à voir en eux, comme ils le devaient naturellement, les puissances des ténèbres, des démons, des anges déchus et des âmes égarées, auxquels Dieu avait laissé le pouvoir de nuire aux hommes et de les séduire \ Ainsi, même les hommes qui faisaient une guerre d'extermination aux croyances du polythéisme étaient encore tellement engagés dans ses liens qu'ils n'avaient pu arriver à en reconnaître l'inanité. Il fallait bien que l'empire de ces croyances fût général et très-profondément ancré dans la conscience des hommes, si même les adversaires les plus irréconciliables du polythéisme ne pouvaient se soustraire entièrement à son influence.
Il semble, toutefois, que l'on peut se passer de toutes ces preuves indirectes là où il existe un aussi grand nombre de témoignages directs incontestables de l'empire universel et de la force des croyances à la pluralité des dieux.
» Origcne, C. Celsum, III, 38; IV, 92; V, 2 ; VU, 69; VIII, 3!, 62. — Saiot Justin, martyr, ylpo/., I, 14. — Gibbou, Histoire, cb. xv, 38. .u>/ T. IV. 14
2i0 CIVILISATION ET MŒURS ROMAINES.
Plus une foi est robuste, plus le sentiment en est profond dans la conscience qui en est pénétrée, plus aussi elle sera ardente à chercher et certaine de trouver partout, dans la nature et la vie, des signes de l'existence et de Faction des puissances auxquelles on croit ; elle reconnaît la main de la divinité, là oii l'incrédulité ne voit que le hasard, ou un effet naturel de causes naturelles. Ce qu'elle demande le plus ardemment, ce sont des faits et des phénomènes qui rendent manifeste et indubitable la puissance supérieure de l'intervention divine dans le jeu des lois de la nature, et ce désir trouve nécessairement toujours à se satisfaire : le miracle n'est-il pas, par-dessus tout, l'enfant chéri de la foi? Or, si la foi aux miracles est la mesure infaillible du degré d'intensité de la foi dans la puissance supérieure de Fauteur présumé du miracle, il ne peut y avoir de doute que, dans les premiers siècles de notre ère, une croyance, toute positive et parfaitement exempte de tout scepticisme maladif, aux dieux de la tradition et du culte, était répandue dans toutes les couches de la société et y régnait avec plus ou moins de force, selon le degré de la culture, mais, comme il va sans dire, avec le moins de partage dans les plus incultes.
L'anthropomorphisme de la foi antique permettait au croyant de reconnaître l'apparition corporelle et vivante de Dieu dans l'auteur d'un miracle, s' accomplissant sous ses yeux; et le fait qu'il en était encore ainsi à l'époque dont il s'agit ici , est mis complètement hors de doute, par l'aventure connue des deux apôtres, à Lystra. Que ces gens-là devaient être certains de l'existence de leurs dieux, et comme ils devaient s'en croire proches, pour voir dans l'auteur de la guérison miraculeuse du paraly-