‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 110 sur 241 · LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE

épicuriens de son entourage, habitués à se moquer de la religion, lui avaient suggéré l'idée d'envoyer, auprès de Toracle à songes du demi-dieu Mopsus, un affranchi avec une tablette cachetée, contenant la question. Le messager qui, d'après l'usage du lieu, passa une nuit dans le temple, rêva qu'un bel homme s'était approché de lui et avait dit « un noir », puis s'était retiré. Or, quand le rêveur fit part de cette aventure à son maître, celui-ci fut saisi d'épouvante, tomba à genoux, décacheta la tablette et fit passer sous les yeux des assistants sa question : Sacrifierai-je un taureau blanc ou un noir? Les épicuriens eux-mêmes furent décontenancés, le gouverneur offrit le sacrifice et, depuis lors, ne cessa plus de révérer Mopsus ^

Rien, toutefois, ne montre aussi bien que le rapport de Lucien sur le prétendu oracle d'Apollon et d'Esculape, installé parle nommé Alexandre à Abonotique, en Paphlagonie, jusqu'à quel point la foi au merveilleux était capable de s'illusionner, comme aussi avec quelle facilité et quelle rapidité des oracles parvenaient à trouver accès et créance dans des contrées qui les avaient ignorés jusque-là '. Aussitôt que le faux prophète se fut procuré dans l'Asie Mineure, pour sa personne et pour son dieu, la vogue nécessaire, il fit faire dans toutes les provinces, par des émissaires, de la propagande en faveur de son oracle, et ne tarda pas à trouver aussi à Rome et en Italie un grand nombre d'âmes crédules, tout particulièrement, d'après l'assurance de Lucien, parmi les gens haut placés et à la cour môme. Quand il eut bien pris pied en Italie,

« Plutarqiic, Dcdef. orac, c. xlv.

=* .Voir CliQton. Fast. Rom. y ad aonum 182.

il recommença de plus belle à étendre sa propagande sur tout l'empire, en prophétisant partout des épidémies, des tremblements de terre et des incendies, qui pourraient tous néanmoins être détournés par son aide. Une terrible épidémie sévissait alors (depuis l'an 167) dans une très-grande partie de l'empire, et l'effroi causé par la grande guerre avec les Marcomans s'y joignit, concourant avec elle et l'appréhension générale à réveiller, dans les âmes, le besoin de la religion, ainsi qu'à les exciter à la piété au plus haut point. Sur les portes de toutes les maisons, on lisait une sentence oraculaire^ mise en circulation par Alexandre comme un préservatif certain contre l'épidémie, et le rapport de Lucien, prétendant qu'il avait, par l'organe de Rutilien, celui de ses adeptes qui avait en lui la foi la plus aveugle, déterminé l'empereur Marc-Aurèle à faire jeter deux lions dans le Danube, sacrifice qui assurerait la victoire aux Romains, n'a rien d'invraisemblable. Le fait que ce sacrifice fut suivi d'une grande défaite (c'est de celle de Furius Victorin qu'il s'agit sans doute ^), ne fit aucun tort à la foi dans l'oracle d'Esculape, et Taffluence des étrangers s'accrut même tellement, à Abonotique, que l'on commençait à y manquer de vivres. Il n'était pas rare que l'on adressât aussi à l'oracle des questions dans des langues étrangères^ comme le syriaque ou le celtique, et dans ces cas il n'était pas toujours facile^ pour Alexandre, de trouver des gens versés dans ces idiomes ^ Il se peut que Lucien ait exagéré bien des choses, dans son rapport, mais le fait seul qu'une imposture aussi grossière pût avoir un grand succès ra-

' Vie de Marc-Antoniriy ch. xiv.

2 Lucien, Alexandre^ 24, 30, 36, 48, etc., 51,

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