LIVRE XI. LA SITUATION RELIGIEUSE
le méritent \)) Outre les dieux, d'ailleurs, on révérait partout des héros, dans les contrées helléniques ; chaque canton avait probablement son protecteur et sauveur particulier, dont l'action, limitée à un petit ressort, était d'autant plus éprouvée et mieux reconnue dans celui-ci. Ainsi, à Alexandrie en Troade, le héros Néryllin, proconsul romain érigé en dieu, jouissait d'une haute considération dans le district, oîi l'on avait la croyance qu'il rendait des oracles et guérissait les malades. Tels étaient aussi, à Parion en Mysie, Alexandre le Grand, souvent révéré, dans les derniers temps de l'antiquité, comme opérateur de miracles, et le dieu marin Protée^
Une foi qui ne se laissait émouvoir par aucun doute, en présence de ces révélations surnaturelles continues de la puissance et de la bonté divines, devait être d'autant plus disposée à reconnaître la main diligente de la Providence dans toutes les aventures de la vie et tous les événements qui paraissent à la froide raison des effets de causes naturelles, ou de simples accidents. Le miracle proprement dit n'était aussi qu'une des manifestations de cette puissance, qui intervient sans cesse, dans le cours de la vie et le mouvement de la nature, mais, il est vrai, celle qui frappait le plus les yeux et la plus convaincante, marquant le point culminant auquel l'action divine ne s'élevait, pour ainsi dire, que par une gradation centuple de transitions insensibles ; aussi ridée du miracle n'avait-elle rien de fixe, était-elle toute subjective, comme uniquement déterminée par le
* Pausaiiias, VIII, 37, 8.
* Alhénagore, ch. xxvi; Lobcck, Aglaopham. Ce Nérylliu peut-être ne fut autre que <« Suilliu» Ncrullinus cos. 50 » (Orelli, a.'isu et 6445). — Sur la déitication de proconsuls, voyez Preller, Mythologie romainef 7Ul,3, et770. ;
sentiment des croyants qui voulaient bien le reconnaître, et variait-elle par conséquent à l'infini. Les dieux pouvant seuls opérer des miracles, c'est aussi des dieux seuls que pouvait venir tout le bien, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Épictète tançant les académiciens, qui mettaient en question l'existence des dieux, avec tout ce qui s'ensuit : ce Voilà bien, » dit-il, « des hommes reconnaissants et respectueux qui, dussent-ils ne pas faire autre chose, mangent leur pain quotidien, et n*en osent pas moins dire en propres termes : Nous ne savons pas s'il y a une Gérés, une Proserpine et un Pluton (les divinités des semailles) ! Voilà comme ils sont, pour ne pas rappeler aussi qu'ils participent à tout le bénéfice des effets du jour et de la nuit, des vicissitudes des saisons, du mouvement des astres, de la mer et de la terre, comme ils profitent de l'assistance de la société humaine, sans que tout cela fasse la moindre impression sur eux, sans qu'ils se préoccupent de la gravité des conséquences que leurs doutes peuvent avoir pour la moralité des autres hommes*. »
Même parmi les stoïciens, il estvrai^ plus d'un, comme Sénèque, niait l'utilité de la prière, la divinité, d'après sa nature, ne pouvant nous faire que du bien. D'autres, comme Marc-Aurèle, conseillent de nous en remettre à elle, dans les prières, et de ne jamais lui demander que ce qui est véritablement bien ^ Juvénal dit de même : Les dieux aiment l'homme plus qu'il ne se veut de bien à lui-même; ils savent, quand, dans notre aveuglement, nous leur demandons une épouse, ou la naissance d'un fils, quelles conséquences aura pour nous l'exaucement de nos prières;
Épictète, II, 20, 32.
Zeller, III, 1,290, etc.
si l'on veut les prier, que ce soit pour avoir une âme saine dans un corps sain>. Mais ces exhortations ne font que confirmer le fait de l'iisage général de la prière, et qui douterait que la grande majorité des croyants nonseulement devaient s'adresser aux dieux, dans toutes leurs entreprises et tous leurs soucis, mais aussi témoigner à ces dieux, par des prières régulières, leur vénération et leur reconnaissance, et se recommander à la protection divine, pour eux-mêmes et autrui * ? Plutarque crut devoir rappeler expressément que l'on ne croie pas avoir tout fait avec la prière, mais n'attende l'exaucement et le secours des dieux qu'après n'avoir rien négligé pour s'aider soi-même. Si les Juifs, assiégés dans Jérusalem, restèrent immobiles le jour du sabbat, même quand les Romains appliquaient déjà leurs échelles pour l'assaut, c'est qu'ils étaient paralysés par les liens de la superstition. Dieu est l'espoir du courage et de la force, il ne doit pas être l'excuse de la lâcheté. Le pilote, sur une mer battue par la tempête, implore , certes, la faveur d'un moyen de salut et invoque les dieux sauveurs, mais en même temps il manie le gouvernail et fait abaisser les vergues, ainsi que carguer les voiles ^
S'il pouvait jamais s'élever un doute sur le fait que, dansces siècles aussi, on ne cessait pas de prier les dieux et de leur rendre grâces en vue de tout mal, de toute peine et (ie tout péril à conjurer par eux, comme de tout bien que l'on désirait obtenir de leur faveur, l'immense quan-
» Juvénai, X, 34G, etc.
' Fronton, ad Marcum Cxsarem et inv.f V, 25, Naber, 83 : Pro Fausttna munc cotidic deos appcllo : scio cnim me pro tua salute optaro et precari.
' V\\i\àn\ufi, De supcrst., c. vili.
tité de monuments et de pierres munies d'inscriptions d'une teneur religieuse, répandus sur le vaste territoire de l'empire romain, suffirait déjà pour établir ce fait. Ils montrent, par mille témoignages, que la foi dans l'ubiquité d'une providence, directrice du monde et des destinées humaines , exercée par les dieux révérés depuis la plus haute antiquité, comme par ceux qui n'étaient connus que depuis des temps plus modernes ou récents, était toujours restée vivante dans l'esprit des populations, comme la consolation et l'espoir des grands et des petits, des plus instruits et des plus simples. Accordons, d'ailleurs, qu'une partie notable de ces prières, vœux, actions de grâces, hommages et adorations, peuvent ne devoir leur origine qu'à l'observance des formes extérieures du culte dominant, à la force de l'habitude tout à fait irréfléchie, ou à de l'hypocrisie d'intention : la grande majorité de ces prières n'en offrent pas moins autant (Je témoignages non suspects d'une foi sincère, naïve et profonde. Il suffira de citer quelques exemples, pris dans cette masse exubérante, pour donner une idée nette du caractère de cette foi.
Conformément à la nature du polythéisme, l'adoration, la prière et le remercîment étaient, en général, adressés non à toutes les puissances divines collectivement, mais, comme dans le culte des saints, seulement à certaines d'entre elles en particulier, et l'option, comme on l'a déjà dit, était ici déterminée, en partie par la sphère de puissance et d'activité principale que l'on attribuait à chaque dieu et la nature spéciale des dons que l'on attendait de sa munificence, en partie par dès causes locales et des mobiles personnels. Il va sans dire que ces derniers échappent souvent à toute justification logique : ainsi, par exemple, le