LIVRE X. — LES BELLES -LETTRES
on demandait aux jeunes gens de se mettre à la place, et de s'identifier avec les âmes des hommes du passé, ainsi que de s'associer, mentalement, à la tension de leur esprit et aux émotions des moments les plus décisifs de leur vie, ne pouvaient être résolus dans la perfection que par des poètes véritables, ils n'en étaient pas moins propres à exciter vivement, dans tous les sens, l'imagination des jeunes gens, et à lui imprimer une activité approchant du travail poétique \
C'est ce qui était, à un bien plus haut degré encore, le cas pour les derniers, les plus difficiles et les plus longtemps pratiqués des exercice^ de l'école de rhétorique, ceux, tout dramatiques de leur nature, qu'on appelait les controverses, espèce de disputes dans lesquelles les élèves prenaient fait et cause, soit comme accusateurs, ou défenseurs, soit comme avocats, pour Tune ou pour l'autre des parties en présence. Anciennement, on choisissait pour cela des cas d'histoire connus, ou des cas de la vie réelle et d'actualité, comme les deux suivants, rapportés par Suétone. Plusieurs jeunes gens, ayant fait une excursion, de Rome à Ostie, et vu des pêcheurs s'apprêter à retirer leurs filets de l'eau, eurent l'idée de leur acheter ce coup de filet, qu'ils" payèrent d'avance. Après une longue attente, le filet revint enfin à la surface de l'eau, sans poisson, mais avec un panier, bien ficelé et rempli d'or. De là, contestation entre les deux parties, prétendant chacune à ce trésor. Quant
Ml y a même des exemples de pareils thèmes de rhétorique traités eu vers. Si l'on peut regarder les Épitres d'Ovide comme des plaidoyers indirects (voir Teuffel, Histoire de la littérature romaine, p. 455, en allemand), telle poésie de VAnthologie latine (éd. Riese, 198 : Verba Achillis in parthenone, cum verha Diomedis audisset) est bien un plaidoyer véritable, et telle autre {ibidem^ 21) une controverse en vers, avec titres des parties dont elle se compose.
au second cas, des marchands d'esclaves ayant débarqué leur cargaison humaine près de Brindes, eurent, afin de faire passer en fraude du droit, sous l'œil des douaniers, par une supercherie, un très-bel esclave de grand prix, l'idée de le revêtir d'une toge, bordée de pourpre, et de lui suspendre au cou une capsule en or, costume et ornement distinctifs des jeunes garçons de naissance libre. A Rome, la fraude est découverte, et l'on demande Taffranchissement du garçon, son maître ayant, en l'affublant de cette manière, implicitement renoncé à son droit de propriété*.
Mais, bientôt, les cas de l'espèce ne parurent plus assez palpitants d'intérêt. Les questions de propriété cédèrent la place à des questions de criminalité, et aux cas tirés de ' la réalité l'imagination substitua des cas fictifs. Les questions de droit civil et celles d'histoire ne constituent qu'une très-faible partie des controverses parvenues jusqu'à nous, et même les cas historiques ont subi des altérations, que l'on y opéra dans le but de produire plus d'effet. Les maîtres raisonnables demandaient bien que la fiction ne s'y éloignât pas trop de la réalité, que l'on y eût, le plus possible, égard à la vraisemblance *; mais il y a toute apparence que leur opposition au goût dominant, qui demandait des situations saisissantes et piquantes, un assaisonnement très-épicé et des effets frappant l'esprit, n'eut guère de succès^ comme il appert déjà du premier recueil de controverses de Sénèque l'Ancien, du temps d'Auguste, et plus encore des suivants, ainsi que de plaintes et de protestations réitérées, contre l'in-
' Suétone, De rhetoribus, c.
2 Quintilien, II, 10; V, 12.