LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
probable non plus qu'il appréhendât de ses empiétements un danger pour la religion; car, si le matérialisme, avec son point de vue particulier à Tégarddes choses de ce monde, s'était avancé d'une manière inquiétante et blessante pour le sentiment de la piété, il est probable que Plutarque ne l'eût pas regardé simplement comme l'effet d'une réaction naturelle contre l'excès de la superstition *, ni jugé avec tant d'indulgence. La croyance aux dieux était générale et il n'y avait que peu d'hommes reniant Dieu, non-seulement dans l'opinion déjà rapportée de Maxime de Tyr, mais aussi de l'avis d'Apulée, qui dit textuellement : « La masse des ignorants, non initiée à la philosophie, dépourvue de sainteté et de science véritable, pauvre de piété et ne participant pas à la connaissance de la vérité, manque de respect aux dieux, soit en les révérant avec trop d'appréhension, par superstition et par crainte, soit en affectant vis-à-vis d'eux un insolent dédain, par suffisance. Car cette compagnie de dieux, habitant les hauteurs éthérées, loin de tout contact avec les humains, la plupart des hommes les révèrent, quoique ce ne soit pas toujours comme il le faudrait; tous les craignent, parce qu'ils ne les connaissent pas, il est vrai ; mais peu d'hommes les renient, et, s'ils le font, c'est par impiété ^ » D'après cela, le nombre des athées et des matérialistes, ne fut-il pas précisément exigu, ne semblait donc encore, à cette époque du moins, former qu'une faible minorité, relativement à la masse des croyants. Or, cette opinion est, pour le fond, confirmée par Lucien, dont le témoignage est ici d'autant plus de
* Plutarque, De superstitions c. xiii.
' Apulée, Dedeo Socrat., éd. Oudeudorp, 11, 122.
poids qu'il eût été bien plus tlatté, sans doute, de pouvoir constater le contraire. Il fait assister les dieux, inquiets de l'avenir de leur culte, à une disputation publique entre un épicurien, qui nie la foi dans la providence, et un stoïcien, qui s'en porte le défenseur et qui subit la plus honteuse défaite. « Mais, » dit alors Mercure, « quel si grand mal y a-t-il donc qu'aussi peu d'auditeurs rentrent chez eux avec cette conviction ? le nombre de ceux qui sont de l'opinion contraire, n'est-il pas grand? ne comprend-il pas la majorité des Hellènes, la multitude et tous les barbares * ? »
Quelle que fût la multiplicité des élargissements que le monde des dieux de l'antiquité avait subis, par l'admission successive d'une foule de divinités orientales et barbares, les rapports de la foi des croyants dans la divinité n'avaient pas changé. L'accroissement, la multiplication du nombre des personnes divines n'avait pas rendu plus difficile, mais plutôt facilité le commerce avec le monde supérieur à la faiblesse et à la misère humaine, ne pouvant, selon l'expression fort juste de Pline, concevoir la divinité autrement qu'en la résolvant en un nombre infini d'unités fractionnaires. Non-seulement une très-grande majorité, parmi les hommes, ne pouvait encore absolument pas se passer de la foi à une providence exercée par les dieux, mais le besoin de foi de cette majorité demandait et créait continuellement le miracle de rigueur ; et ce n'étaient pas seulement les femmes et la multitude, comme le pensait Strabon, qui avaient besoin de légendes et d'histoires miraculeuses. Il est constant que, dans toute l'étendue du domaine de la civilisation gréco-romaine, le monde des an-
* Lucien, Jupiter tragœd.y vers la fin.