LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
tout le cérémonial du culte^ également originaire d'une haute antiquité, était fidèlement reproduit parées prêtres, jusque dans ses détails les plus minutieux. Cette durée millénaire des formes du culte, immuables et comme pétrifiées, est le plus clairement mise en évidence par les procès-verbaux des Arvales [fratres arvales)^ les seuls actes de l'espèce, émanant d'une association religieuse, qui se soient conservés ^ Cette confrérie qui, au temps de l'empire, se composait ordinairement d'hommes de la plus haute noblesse, comprenant les empereurs euxmêmes, célébrait, au mois de mai de chaque année, en l'honneur de « la grande déesse )^ [Dea Dia)^ dénomination antique de la déesse de la Terre, cette divinité maternelle qui bénit et prodigue la moisson des blés, une fête de trois jours, pour la bonne venue des semailles commençant à pousser, dans un bois formé d'arbres antiques, que n'avait jamais touchés la cognée^ situé sur la route de Campanie, à cinq milles de Rome, et consacré à la déesse.
On mentionne, parmi les solennités du deuxième jour de la fête, que les prêtres, se renfermant dans le temple, y touchaient, à huis clos, certains pots, avec accompagnement de prières et d'allocutions pieuses. Les fouilles les plus récentes, dans le bois sacré des Arvales, ont mis à découvert des tessons de vases de la fabrication la plus grossière, façonnés à la main sans tour, comme il ne s'en trouve ailleurs, dans le Latium, qu'au-dessous du pépérin, c'est-à-dire de la lave des volcans, éteints depuis les temps antéhistoriques, de la chaîne des monts Albains.
' Mommscn {Des Arvales, dans les Grentzboten, 1870, 1, p. 161, etc.), auquel est empruntée la majeure partie des renseignements qui vont suivre.
C'étaient là, évidemment, les pots à faire bouillir le grain, du temps où l'on n'en faisait pas encore du pain, mais où on le pilait et le réduisait en bouillie. A une heure plus avancée de la même journée, les prêtres enfermés dans le sanctuaire-, après le départ du temple de toutes les personnes n'appartenant pas à leur collège, retroussaient leurs vêtements pour la danse et chantaient ou récitaient une prière à Mars et aux Lares ou Lases, pour détourner la . ruine, dans un latin qui devait être déjà quatre siècles avant Gicéron un idiomevieilli, et qui étaitpour eux tout aussi inintelligible que l'est, de nos jours, le Kyrie eleison pour le sacristain ; aussi le livre en contenant le texte était-il remis d'avance à chaque prêtre, par les servants. Le texte de cette litanie, conservé dans un procès-verbal, dressé en l'an 218 de notre ère, sous l'empereur Héliogabale, est le plus ancien document connu de la langue latine. Mille ans s'étaient peut-être écoulés alors depuis que les Arvales avaient, pour la première fois, invoqué la dea Lia par cette prière. Dans ce millénaire, les plus grandes révolutions avaient changé complètement la face de la terre habitée. D'une bourgade rustique, la ville du Tibre était devenue le centre d'un empire embrassant le monde; la matinée et la méridienne étaient passées pour elle, et le soir approchait. Sur le trône érigé par Auguste, était assis un prêtre du Soleil, originaire de la Syrie, si souvent humiliée et si profondément méprisée. Mais, toujours encore, on entonnait le vieux cantique, aux paroles duquel déjà les anciens rois de Rome avaient prêté l'oreille avec dévotion :
A nous, Lases, venez en aide ! Mars, ô Mars, ne laisse fondre sur tant d'hommes ni la mort, ni la ruine ! Sois rassasié, horrible Mars !