LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
une lettre, de le racheter. La fille du capitaine des pirates le fait jurer de l'épouser, s'il devenait libre. Il le jure, elle s'enfuit avec lui, et, de retour à la maison, il l'épouse. Survient une offre, faite au père, de marier le fils avec une riche orpheline. Le père demande que son fils y consente et répudie la fille du pirate ; puis, sur le refus du fils, il le renie lui-même. En général, on aimait à mettre en jeu, dans l'âme des acteurs, les plus pénibles conflits que l'on pût imaginer entre des devoirs également sacrés, des inclinations ou des sentiments également vifs et légitimes, de part et d'autre. Un malade demande du poison à son esclave, qui refuse de lui en donner; le maître, par son testament, ordonne le crucifînient de l'esclave; mais celui-ci fait appel aux tribuns, pour qu'ils lui viennent en aide. — Dans une guerre civile, le père et le frère d'une femme tiennent pour un parti, son mari pour l'autre; elle suit ce dernier, qui tombe; elle va se réfugier auprès de son père; il la repousse^ et quand sa fille, insistant, lui demande : Comment pourrais-je rentrer en grâce auprès de toi? Illui répond : Meurs"! Elle le prend au mot, et se pend à sa porte même. Sur quoi, le fils propose de faire déclarer son père atteint d'aliénation mentale. — Un père de trois fils s'en voit enlever deux par la mort, et pleure tellement qu'il en devient aveugle. Il rêve que, si le troisième fils venait à mourir aussi, il recouvrerait la vue et raconte ce songe à sa femme, qui le raconte au fils. Celuici n'hésite pas a se pendre; le père recouvre l'usage des yeux, mais il répudie sa femme, laquelle conteste cependant qu'il ait le droit d'en agir ainsi avec elle. — Un mari répudie sa femme pour cause d'adultère; le fils issu de leur mariage demande et obtient du père de l'argent, pour entretenir une niaîtrcsse, comme il dit, mais qu'il emploie
en réalité à l'entretien de sa mère, qui est dans- le besoin. Le père, l'apprenant, répudie son fils; celui-ci se défend*. Ailleurs aussi, on tâchait de multiplier les contrastes et d'en accroître la bizarrerie, le plus possible. Parmi les figures stéréotypes, il faut signaler aussi le pauvre et le riche, vivant entre eux dans une inimitié constante : ainsi, dans un cas, les abeilles du pauvre ayant été chercher du miel dans le jardin du riche, celui-ci empoisonne les fleurs, et parvient de cette manière à détruire les abeilles ^ Gela n'empêche pas leurs enfants de s'aimer parfois tendrement '\ Des vierges de noble famille sont vendues et livrées à des entrepreneurs de maisons de prostitution* ; des vierges, après avoir été violées, ont à opter entre le supplice du criminel, ou un mariage avec lui; de jeunes hommes de famille noble sont réduits à embrasser l'infâme état de gladiateur, afin de se procurer, par exemple, de quoi couvrir, avec les arrhes touchées, les frais de la sépulture d'un père^ D'épouvantables coups du destin frappent des individus et des pays entiers : on aimait notamment à faire sévir la peste^ qui ne devait, d'après ForaclCi cesser qu'après la consommation du sacrifice de quelques vierges^; un pays est tellement éprouvé par la famine, que les habitants sont, finalement^ réduits à se nourrir des cadavres de ceux qu'elle a emportés ^ Des infirmités exceptionnelles du corps et de l'esprit, comme la cécité, dont on était
^ Sénèque, Controv., III, 9; X, 3; Galpurnius, Déclamations, 10; Quinlilien, Déclamations, 330.
2 Quintilien, Déclam., 13.
3 Ibidem, 257.
< Sénèque, Controv., I, 2.
s Quintilien, /)edam., 302; voir aussi 10, et Galpurnius, Déclam., 60.
« Pétrone, Satir., ch. i; Quintilieni Déclam., 326, 384.
^ Quintilien, Déclam., 12.