LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
guéri miraculeusement^, et l'aliénation mentale % des miracles, comme celui de l'accouchement d'une femme, qui met au monde un petit nègre, et que l'on accuse d'adultère ', des supplices cruels, comme celui du malheureux que l'on précipite du haut d'un rocher, et la torture, le meurtre et le suicide, surtout par la corde et parle poison, la ce corde coupée » et la « coupe dont on jette le poison » , tels étaient les motifs sur lesquels roulaient constamment ces exercices ; joignez-y des crimes affreux, comme le parricide, la mutilation d'enfants que l'on dresse à mendier, pour vivre du produit de leur mendicité*; mais surtout des horreurs de tout genre, se commettant dans les familles, et où les marâtres reviennent souvent, « pires encore que dans la tragédie ** » : tels étaient, nous le répétons, les ingrédients qui avaient fait le mieux leurs preuves dans la cuisine de ces controverses à grand effet, dont il y avait si forte demande, et dont la déclamation provoquait, chaque fois, à l'école, un tonnerre d'applaudissements. Un fait digne de remarque, en ce qu'il montre le plus clairement que ces fictions avaient ft)ut à fait le caractère de nouvelles, c'est que le recueil de Sénèque l'Ancien a été fortement mis à contribution, et utilisé, avec une prédilection visible, plus que toutes les autreé sources de l'antiquité, dans une collection de nouvelles et d'anecdotes, très-répandue au moyen âge, comme lecture d'amusement aussi, les Gesta Romanorwm\Les« magiciens» auxquels échutaussi, dansla suite,
' Juvcnal, vu, 169, etc.; Sénèque, Controv.y Vil, 4. ' Quintilien, Déclam., 256 (furiosus trium filiorum patef). ' Caipurnius, Déclam.., 2.
* Sénèque, Controv., X, 4.
» Quintilien, Inst., II, 10, 15; Juvénal, dans la satire précitée. " M. Friedliunder désigne, dans ce livre du contes merveilleux et do légendes, le plus ancien du moyen âge chrétien^ les thèmes suivants
un grand rôle dans ces thèmes, n'y furent peut-être introduits que plus tard, car Quintilien est le premier qui s'en plaigne ; Sénèque, Pétrone et Tacite ne les mentionnent pas encore, tandis que, dans le recueil portant le nom de Quintilien, on trouve un thème oij il est question de la haine excitée par un breuvage magique, une prophétie astrologique et « la tombe enchantée », morceau capital du genre. A une mère, qui a perdu son fils, celui-ci apparaît chaque nuit en songe. Le mari, auquel elle raconte sa vision, charge un magicien de jeter un charme sur la tombe ; les apparitions cessent, mais la femme va porter plainte contre son mari, pour avoir été ainsi malmenée de son chef^ Peut-être la magie tire-t-elle son origine de l'école des rhéteurs grecs. Dans un thème usité en Grèce vers la fin du deuxième siècle, un mage cherche à tuer, par un charme, un autre qui a séduit sa femme, et veut se suicider de désespoir de ne pas y avoir réussi ^
Selon toute apparence, du reste, les mêmes méthodes et le même fonds de thèmes ont été-conservés, au troisième siècle aussi, dans l'école des rhéteurs romains au moins. Gordien l'Ancien déclamait des controverses à l'Athénée % et quelques controverses de l'un des empereurs opposés à Gallien, du Gaulois Posthumus, furent trouvées assez remarquables pour être admises dans le re-
comme empruntés à Sénèque, dont le nom y est d'ailleurs expressément mentionné comme garantie au chapitre 134, à savoir ceux des chapitres 2, 3, 4, 6, 7, 14, 73, 90, 100 et 134 des Gesta, correspondant respectivement dans les Controverses, où ils ont été puisés, aux passages I, 2, 3, 5 ; IT, 2, 4 ; Vil, 4 ; III, 1 ; VI, 3 ; I, 4 et IV, 4.
' Quintilien, Déclam., 10; Mathematicus, 4; Odii potio^ 14, 15.
2 Philostrate, Vies des sophistes, II, 27; éd. K., p. 270.
•^ Vie de Gordien, ch. m.