LIVRE XI. ^ — LA SITUATION RELIGIEUSE
autre vie meilleure, d'une félicité éternelle. Avec cet espoir de félicité, la crainte des châtiments éternels, dont était menacée l'incrédulité, concourait à agir sur les âmes d'autant plus fortement que la croyance à l'approche de la fin du monde d'ici-bas était alors aussi très-répandue ^
Des miracles et des signes, dont les croyants n'étaient pas moins friands que les sceptiques et les hésitants, s'opéraient, également alors, certes en aussi grand nombre pour la confirmation de la foi chrétienne que pour le soutien de la foi païenne. « Au nom de Jésus, » dit saint Irénée% évêque de Lyon de 177 à 202, « ses disciples, qui ont reçu ce don de leur maître, exorcisent les diables ; d'autres ont la seconde vue et prédisent l'avenir; d'autres guérissent des malades, par Timposition des mains, et ressuscitent les morts. Il serait impossible d'énumérer tous les témoignages de grâce que l'Église a reçus de Dieu, pour le monde entier, et qu'elle met en œuvre, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, crucifié sous Pilate pour le bien des peuples, sans commettre aucune fraude ni recevoir aucun payement; car, ayant reçu ces dons comme un présent de Dieu, elle en fait part de même gratuitement. »
Puis la foi des chrétiens, ferme comme le roc, ainsi que si souvent et si héroïquement éprouvée, remplissait les âmes de respect pour une religion qui trouvait de tels sectateurs, a Plus on nous moissonne, » ditTertullien ', a plus nous croissons en nombre. Le sang des chrétiens est une sc-
• Gieseler, ouvrage cité, I, i, 225.
* Adv. hœrcs.^ II, 32, 4, p. 166; Eusèbe, H. A\, V, 7; Gibbon, JUst., cb. XV. — Pour d'autres passages analogues, voyez encore Tzscbiruer, 524, elc.
» yi/)o/., 50. — Gieseler, I, 70, 21.
mence. L'opiniâtreté, dont vous nous faites un reproche, devient une source d'enseignement. En effet, qui, en la contemplant, ne serait pas profondément ému et poussé à rechercher ce qu'il y a au fond de tout cela? Qui, après être arrivé à découvrir ce qu'il y a, ne voudrait pas donner son adhésion? Qui, après avoir adhéré, ne désirerait pas souffrir lui-même? )vLa moralité des chrétiens commandait l'admiration même à leurs adversaires. Pline le Jeune, comme gouverneur de la Bithynie, se crut obligé d'ouvrir une enquête contre les chrétiens de cette contrée, à Amisus en premier lieu, vu qu'il y avait contre eux le préjugé du pubUc, généralement porté à croire qu'ils commettaient, dans leurs réunions secrètes, toute sorte d'infamies; cependant il ne leur trouva pas, après une instruction sévère, dans laquelle des femmes, deux esclaves, furent mises à la question par des tortures, d'autre tort que celui d'être attachés à ce qui lui paraissait une superstition absurde et poussée à l'extrême. Les accusés l'assuraient hautement que tout leur délits ou leur erreur, se bornait à Thabitude de se réunir un jour déterminé, avant le lever du soleil, de s'adresser dans leur prière au Christ comme à un dieu, avec la promesse solennelle de ne jamais commettre aucun vol, domestique ou à main arm'ée, ni aucun adultère, de ne jamais rompre la foi donnée et de ne renier, dans aucune circonstance, le dépôt du bien qui leur était confié. Après quoij leur habitude était, disaient-ils^ de se séparer, puis de se réunir de nouveau ^our un repas commun, dans la plus grande innocence \ Galien trouvait que la foi des chrétiens leur apprenait à se conduire de la manière la plus
» Pline le Jeune, ad Trajanum, 96 et 97.
conforme aux préceptes de la vraie philosophie ; il rendait notamment justice à leur mépris de la mort, à leur vie chaste, décente, continente et morale jusqu'à la rigidité; dans son opinion, il y en avait parmi eux qui, par l'empire qu'ils avaient sur eux-mêmes et la sincérité de leur application à la vertu, ne le cédaient en rien aux véritables philosophes ^
Qu'il y eût, toutefois, aussi dans les communes chrétiennes des éléments impurs, et que les pécheurs, admis dans leur sein avec l'espoir qu'ils se corrigeraient, ne s'amendassent pas tous réellement, c'est ce dont témoignent déjà les reproches de saint Paul aux communes de Gorinthe et de la Crète, comme aussi le fait que saint Jacques se vit obligé de condamner l'abus moral de la doctrine de saint Paul, faisant dépendre la félicité éter* nelle uniquement de la foi, et celui que l'Apocalypse dut entrer en lutte contre les tentateurs de Pergame, les Nicolaites, qui non-seulement n'observaient pas les prescriptions, relatives au régime alimentaire, données aux païens convertis à la foi du Christ, mais ne tenaient même pas compte de la défense de l'impudicité '\ Cette charité active et miséricordieuse que les chrétiens pratiquaient entre eux, était précisément ce dont abusaient aussi des hypocrites, qui s'attachaient à la nouvelle communion dans l'espoir d'y trouver de l'assistance et d'autres avantages. Lucien a décrit, du point de vue de l'opinion hostile aux chrétiens, l'accueil que le philosophe Pérégrinus Protée trouva chez les chrétiens en Palestine, quand il se déclara de leur confession, et fut jeté en prison pour ce
' Gieseler, l. t., 168.
* Ibidem, 112.
fait. Après qu'ils eurent, vainement, tout mis en œuvre pour le délivrer, ils s'appliquèrent à tous les moyens d'adoucir au moins sa captivité. Dès l'aube, on voyait de vieilles femmes, des veuves et des orphelins rôder auprès de la prison. Les préposés de la commune obtinrent des gardiens, eu les corrompant, la permission de passer même les nuits avec le prisonnier. On y apportait de larges collations et faisait des prières, pendant les repas. 11 y venait des envoyés jusque des communes de l'Asie mineure, pour consoler, conseiller et assister; car, dit Lucien, ils se montrent, en pareil cas, secourables au-delà de tout ce que l'on peut imaginer; ils donnent tout, sans hésiter ni réfléchir. Les malheureux, ajoute-t-il plus loin, s'imaginent qu'il y aura pour eux une vie éternelle, ce qui leur fait faire bon marché de la vie et des biens de ce monde; aussi leur premier législateur leur a-t-il enseigné qu'ils sont tous frères du moment oii, reniant tous les dieux helléniques, ils substituent au culte de ceux-ci l'adoration de leur sage crucifié, et vivent d'après ses lois. Ils professent ainsi un égal mépris pour tout le reste du monde*, en adoptant, sans aucune espèce de garantie, de pareilles doctrines. Or, qu'un rusé imposteur se faufile parmi eux, il lui sera facile défaire son jeu, avec ces gens simples, et de s'enrichir en peu de temps. Du reste, TertuUien aussi blâme l'excès des soins matériels que la sollicitude des communes procurait aux frères incarcérés à raison de leur foi ^
Il n'est pas douteux que de faux prophètes de toute espèce, tant imposteurs qu'enthousiastes ou fanatiques,
' Lucien, Pcregrinus, il à 13.
- Gieseler, 245, 41. — Origène, Contre Celse, III, 12.