LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
avec le polythéisme, opposait la plus forte résistance, mais la profession du christianisme amenait aussi les conflits les plus dangereux avec l'ordre de choses établi ; enfin , c'est aux cercles en possession des honneurs, du pouvoir et de la richesse que le renoncement à tous les intérêts terrestres devait naturellement coûter le plus. Dans les couches inférieures de la société, au contraire, les progrès du christianisme, déjà extraordinairement favorisés par la dispersion des juifs, ont dû être très-rapides, à Rome surtout^ Comme on sait, Néron, lors du grand incendie de Rome, en l'an 64, s'attaqua aux chrétiens, comme aux victimes qu'il croyait le plus opportun de livrer à la fureur populaire, parce qu'ils étaient généralement détestés o à cause de leurs forfaits j), c'est-à-dire des horreurs qu'une haine aveugle les accusait de commettre, dans leurs agapes et autres réunions secrètes; bien que, par le fait, on ne pût judiciairement convaincre une grande partie d'entre eux que de misanthropie en général. «Le fondateur de la secte à laquelle il a attaché son nom, le Christ, » dit Tacite*, « avait été mis en croix, sous le règne de Tibère, par le procureur Ponce Piiate ; mais cette superstition pernicieuse, comprimée pour le moment, éclata de nouveau non-seulement on Judée, dans le pays d'oîi était sorti ce fléau, mais aussi à Rome, où tout ce qui est hideux et abominable conflue de tous côtés et trouve des adhérents. » Une partie des cimetières souterrains, qui étaient à l'usage des chrétiens de Rome, remontent indubitablement au premier siècle, d'après l'ordonnance architecturale et le style de la décoration artistique. Précisément les plus an-
' Baur, le Chrislianisme et l'ÉglUe chrétienne dans les Irais premiers siècles de notre ère, 2* éd., 62, etc. (en allem.).
» Annales, XV, 44. '
ciennes cryptes sont riches en ouvrages de stuc et en fresques, dans le style et le goût de ce temps-là^ comme notamment la partie primitive du cimetière de Priscille, près de la via Salaria ; de même les peintures des murs et des plafonds de plusieurs parties du cimetière de Domitille, sont parfaitement analogues à celles de Pompéji^ Les parties les plus anciennes des cryptes de Lucine aussi, du noyau primitif de ce qu'on appelle aujourd'hui le cimetière de Calixte, offrent un style de décoration classique et paraissent dater du premier siècle ^
Au deuxième siècle, le christianisme fit des progrès bien plus grands. Cette défection générale de la religion du peuple déjà mentionnée en Bithynie, qui y fit déserter les temples et qui effraya Pline le Jeune, n'avait probablement plus, dès lors, dans les provinces orientales du moins, le caractère d'un phénomène isolé. Dans la seconde moitié de ce siècle, des auteurs chrétiens tenaient déjà un langage très-fier^ Il n'est pas, dit saint Justin (mort en 166), un peuple d'origine barbare ou hellénique, soit de toute autre qualification, dût-il vagabonder, sans demeure fixe, sur des chariots, ou mener sous des tentes la vie nomade, chez lequel des actions de grâces et des prières ne soient adressées, au nom de Jésus crucifié, à Dieu le père, créateur de l'univers. Saint Irénée, évêque de Lyon de 177 à 202, parle de communes chrétiennes en Germanie, en Ibérie, dans les Gaules, en Orient, en Egypte, en Libye et à Rome, dans la métropole du monde. Le langage de Tertullien est
» deRossi, Bull, cr., III, 18B5, p. 33, etc., mais surtout p. 36 et 4i avec les dessins).
2 Le même, Roma sotterr . , 196, 319 à 321. — Reumont, H. de la V. deR., I, 382, etc.
3 Voyez les passages cités dans Gieseler (I, 1, 15^).