LIVRE XI. — LA SITUATION RELIGIEUSE
En définitive, s'il est impossible de nier absolument qu'il ait existé des rapports personnels entre l'apôtre et le. philosophe, il ne faut pas moins reconnaître que tous les efforts tentés, jusqu'à présent, pour donner à cette allégation le caractère delà certitude, sont demeurés \ains. De la découverte récemment faite, que le consulat de Sénèque était tombé dans la seconde moitié de Tannée 57, on a voulu inférer qu'il devait avoir, comme assesseur du conseil impérial, figuré parmi les juges de l'apôtre. Mais rien ne prouve la présence de celui-ci à Rome dans les années écoulées de S6 à 38 ' ; on rapporte le séjour qu'il y fit, avec bien plus de vraisemblance, au temps de 61 à 63% ou de 62 à 64 \ Il est tout aussi peu certain que le préfet des prétoriens, auquel fut remis saint Paul, ait été Afranius Burrus, l'ami de Sénèque*.
La conformité, souvent presque littérale, des sentences de Sénèque avec les propos de saint Paul, sur la corruption générale et les péchés du siècle, a dû procéder nécessairement, il est vrai, chez tous les deux, de situations, d'expériences et de dispositions analogues, comme tout ce qui, dans Sénèque, frise la manière de voir des chrétiens'; mais elle s'explique aussi, parfaitement, par la forme particulière qu'affecta te développement du stoïcisme, profondément inhérente à l'essence môme de celuici, et qui, dans les esprits portés à la douceur par sentiment, arriva ttèo-naturcllement à prendre, comme chez
' Admise cependant |)ar M. de Uossi {JiuU. a\, 18()(),'|). (i2). « Comme Keumont, Histoire delà ville de Rome, I, 365 (en allem.). ^ Bleik, Inlroduclion nu Nouveau Testament, T éd., 1866, p. 4?.9, § 158 (en allem.).
♦ Ibidnn, p. /i?-8.
• /eller, Histoire de la philosophie^ lii, 1, c:J7, 1 et 644, etc. (en allem. V
Sénèque, ce caractère, que nous retrouvons aussi chez Épictète et chez Marc-Aurèle, bien qu'aucune tradition n'ait jamais fait soupçonner ces deux derniers d'avoir également puisé à des sources chrétiennes.
Ainsi, tout ce que nous savons des premiers siècles de notre ère ne porte guère à penser que l'on ait eu, avant l'époque des règnes de Septime et d'Alexandre Sévère, le moindre pressentiment de l'importance que devait acquérir, pour l'histoire du monde, la nouvelle religion, à laquelle on prêtât encore si peu d'attention et que l'on jugeait avec tant de dédain. Que pouvait, dans l'opinion du temps, cette troupe de gens de rien, ignorants et fuyant le monde, contre l'ordre de choses existant, dans un empire dont la domination universelle paraissait fondée pour l'éternité? Les Romains, criait-on aux oreilles des chrétiens, ne règnent-ils pas, sans le secours de votre Dieu, sur le monde entier et sur vous-mêmes^? Votre Dieu, dit Celse, a promis à ceux qui lui ont donné leur foi son appui et de bien plus grandes choses encore, à vous entendre; or, voyez vous-mêmes ce qu'il a fait pour les autres (les Romains) et quelle aide il vous a prêtée, à vous. Vous, qui deviez être les maîtres de la terre, n'avez pas même pu conserver un coin de terre et un foyer, et si on vous retrouve encore errant et fuyant tous les yeux, on vous traque et vous fait expier cette témérité par la mort. L'idée d'une religion universelle, surtout, devait paraître une illusion inconcevable, dans un empire où coexistaient tant de religions différentes.
(( S'il y avait seulement, dit le même auteur, possibilité d'obtenir la reconnaissance d'une même loi de tous
* Minucius Félix, Octavius, c. xii.