‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 164 sur 241 · LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE

qu'il prêtait aux dieux des faiblesses et des passions humaines, et les mettait souvent en contravention avec les lois morales. Cette idée défavorable, on se Tétait déjà formée dans l'antiquité. Denys d'Halicarnasse donnait à la théologie romaine la préférence sur la grecque, parce que les légendes étaient de trop peu d'utilité dans cette dernière et ne profitaient qu'au petit nombre de ceux qui en avaient reconnu le véritable sens ; tandis qu'elles amenaient la multitude, dépourvue de toute instruction philosophique, à mépriser les dieux, ou même à regarder comme choses licites les infamies et les crimes qu'on leur attribue K On comprend d'autant mieux Denys se laissant entraîner à une pareille thèse, dans sa polémique contre l'absurdité des croyances populaires, que l'art des sophistes, prenant pour thème l'excuse du crime, ne devait, il est permis de l'admettre, pas négliger non plus d'emprunter des arguments .à la légende; mais ce qui est inadmissible, c'est que les actions rapportées par la légende de ces dieux aient jamais pu réellement troubler, même dans l'anliquité , la conscience morale d'hommes ayant le discernement de l'esprit et de la volonté en général; que des gens coupables d'adultère , d'homicide ou de vol se fussent jamais avisés sérieusement de vouloir justifier leurs crimes, à leurs propres yeux et à ceux d'autrui, par les exemples de Jupiter, de Mercure et d'autres dieux. Sénèque s'exprime sur ce point comme s'il n'appréhendait même pas la possibilité de l'existence d'une foi tellement absolue aux rapports des légendes, qu'elle pût ôter aux hommes la crainte du péché ^; et sans doute avec raison. Car, si les

* Denys d'Halicarnasse, Ànt. liom.^ II, 9.0.

' Quibus nihil aliud actum esl, quam ut pudor liuminibiis peccnudi (lemeretur, si taies deos créditassent. (De vila bcata, 20, G.>

incrédules rejetaient les croyances populaires, précisément h cause de ces fables, les rationalistes parmi les croyants ont trouvé, de tout temps, le moyen de résoudre les contradictions entre la tradition et les exigences de laraison, par la critique et l'interprétation, et les croyants naïfs et sans réflexion se contentaient de reconnaître là des mystères, qui se dérobaient à la portée de Tintelligence humaine, et dont on pouvait se permettre d'autant moins de faire dériver des règles pour les actions humaines.

Aux témoignages, si nombreux, de la foi à l'existence d'un ordre moral, fondé sur la volonté des dieux et maintenu par eux danS le monde entier, témoignages qui surabondent dans toutes les parties de la littérature grecque et latine \ on oppose quelques badinages frivoles, dans des comédies et des poésies erotiques, oii des amoureux prennent l'exemple de Jupiter et d'autres dieux pour excuse de leurs ruses et de leurs écarts, sinon de véritables infamies ; on cite même le rnonologue de Byblis, cherchant à justifier, par les mariages des dieux avec leurs sœurs, sa passion incestueuse pour un frère, dàUè les Métamorphoses d'Ovide \ On pourrait tout aussi bien, et même avec plus de raison, prétendre, comme on l'a fait souvent^ et déjà dans l'antiquité, de manière à embarrasser les apologistes du christianisme \ que les péchés des patriarches et d'autres

'Voir Nœgelsbach, Théologie postérieure à Homère, p. 27, etc. (en allem.).

- IX, 497, etc.— Ces mariages n'étaient permis, chez les Grecs, qu'entre frères et sœurs de lits différents. — Tzschirner {Chute du paganisme, p. 26) cite en outre, comme passages analogues, les suivants : Méléagre, Épigr., 10, 14, 40; Térence, Eunuque, III, 5, 34 (Voir aussi saint Augustin, Confessions, T), et Martial, XI, 43.

^ Seume, entre autres, dans sa Promenade à Syracuse,

* Tzschirner, l. c, p. 540, etc.

hommes agréables à Dieu de l'Ancien Testament ont également exercé, comme exemples, une influence démoralisante, et rechercher, à l'appui de cette thèse, dans la littérature moderne, des propos folâtres ou hardis d'un caractère semblable, où « le Diable invoque l'Écriture Sainte \ » Est-il encore besoin de rappeler que non-seulement la législation civile punissait partout sévèrement ces délits, mais que l'on révérait et invoquait les dieux comme protecteurs des mêmes lois que, d'après la légende, ils avaient enfreintes. Ainsi, notamment, Jupiter n'était-il pas, pour les Grecs comme pour les Romains, un dieu présidant au mariage ?

Il n'y a manque de malentendus sur la nature et la volonté de la divinité dans aucune religion. Benjamin Constant, dont les observations sur le polythéisme en général sont également applicables au polythéisme de cette époque en particulier *, rappelle, avec beaucoup de justesse, que l'esprit général des cultes est souvent en contradiction avec leurs commandements moraux et que les passions, excitées par les premiers, paralysent souvent les seconds; que des homicides n'ont été que trop souvent commis ainsi de bonne foi pour plaire à ce dieu, dont un des commandements est la défense de tuer ! Les fables, consacrées par une religion, sont l'objet d'une foi mécanique à certains égards ; elles semblent quelquefois reléguées à demeure fixe dans un compartiment particulier des cervelles humaines. Rome ramenait son origine aux amours de Mars et de Rhéa Sylvie, et toute Vestale

' Comme dan» une des poésies triviales de Burger, intiliiléc : Madame Schnips, par exemple.

* Du polytliéisme romain^ 1833, 1,67, etc.

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qui se laissait séduire n'en encourait pas moins une peine terrible.

Benjamin Constant élucide la thèse, indubitablement juste, que les libertés dont les dieux usent, dans la légende, quant à la loi morale, ne sont nullement chez eux une preuve d'indifférence pour celle-ci, par l'exemple des rois, dont les déportements ne changent rien aux lois établies, pour la répression des écarts de leurs sujets, dans rÉtat. Dans le camp macédonien, Alexandre, bien qu'ilfût lui-même le meurtrier de Glitus, n'en condamnait pas moins le soldat convaincu de meurtre.

Les dieux, comme les grands de la terre, ont un caractère public et un caractère privé. En vertu du premier, ils sont les soutiens de la morale; dans la conduite privée, ils suivent leurs penchants ; mais, dans leurs rapports avec les hommes, ils ne sortent jamais de leur caractère public.

Les dieux ne sont pas les auteurs, mais les garants de la loi morale. Ils la protègent, mais n'y changent rien ; ils ne promulguent pas ses commandements, mais se bornent à les maintenir en vigueur. Ils récompensent le bien et punissent le mal ; mais ils ne décident pas à leur gré de ce qui est bien ou mal, et les actions humaines tirent leur mérite d'elles-mêmes.

Bien que la croyance au gouvernement des puissances divines, le respect de leur volonté, l'espoir d'être favorisé

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