‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 165 sur 241 · LIVRE XU. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE. 34S · texte numérisé non relu

LIVRE XU. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE. 34S

de leur grâce et la crainte de leur courroux aient toujours été comptés, dans l'antiquité^ parmi les soutiens les plus essentiels de la morale, et, comme on l'a déjà dit, aussi reconnus comme tels, ils n'étaient cependant pas, à proprement parler, les fondements de la morale. Les devoirs de l'homme envers la divinité, l'humanité et lui-môme, ne lui étaient pas signifiés par les révélations d'une volonté supérieure^ ni par la doctrine d'un divin prophète; les païens n'avaient pas reçu la loi du dehors, ils se faisaient la loi eux-mêmes, comme dit l'apôtre. Le sentiment humain du devoir, la science humaine du bien et du mal, telle ptait la base sur laquelle reposait la morale de l'antiquité grecque et romaine.

L'homme^ dans l'antiquité, était d'ailleurs réduit nonseulement à ne se fier qu'à sa propre science, mais aussi à ne compter que sur ses propres forces. Il ne se doutait pas qu'il y eût en lui un péché originel, que sa nature fût foncièrement mauvaise. La doctrine orphique*, d'après laquelle le mal, dans les hommes, venait de leur descendance des Titans, avait un caractère tout différent et n^ paraît, d'ailleurs, avoir été très-répandue à aucune époque. Aussi n'était-il pas dominé parle sentiment de sa propre misère, pas plus qu'il ne croyait devoir attendre son salut d'une puissance supérieure et n'éprouvait même le besoin d'une pareille croyance. Partant, il lui manquait aussi tout sens pour comprendre que la foi, exigée comme une condition du salut par le christianisme, et surtout la subordination de la raison à la foi, pussent être méritoires et avoir une vertu qui sauve et qui sanctifie. L'humilité et moins encore cette résignation patiente qui, après le soufflet reçu

* Voir Lobeck, Àglaopham., 56h.

sur une joue, va présenter l'autre à la main qui frappe, ne pouvaient ainsi figurer parmi les vertus cardinales de l'homme, ne relevant que de lui-même. Ari s tote* appelle la passivité tranquille, avec laquelle on supporterait des avanies, et l'humilité, opposée à des traitements affectant le mépris, des preuves d'une disposition servile. L'homme, dans l'antiquité, sentait en lui le courage d'entreprendre, avec le secours de la divinité, il est vrai, laquelle ne pouvait vouloir que le bien, mais au moyen de ses propres efforts, la soumission des bas instincts de sa nature à ce qu'il y a de divin dans celle-ci ; il n'avait donc pas besoin de s'aider de l'espérance comme d'un- soutien nécessaire et indispensable.

Il ne sentait pas d'abîme infranchissable entre la divinité et lui, par la raison déjà qu'il ne se trouvait pas avec elle dans la position d'une créature vis-à-vis de son créateur, et de cette différence, dans les rapports avec la divinité, en iiérivait une autre, dans les rapports avec l'humanité. L'idée chrétienne fondamentale , d'après laquelle tous les hommes sont les créatures d'un même créateur, les enfants d'un même père, et par conséquent unis entre eux par le lien de- la fraternité, égaux en droits et tenus à l'accompUssement des mêmes devoirs de charité, cette idée ne s'est développée, dans l'antiquité, en dehors du christianisme, qu'au temps de l'empire romain et de sa domination universelle% et elle n'y est jamais devenue gé nérale. Contrairement à cette égalité sans distinction de toutes les créatures devant Dieu, l'antiquité grecque et romaine reconnaissait, comme fondées en droit, les nom-

^ Eth. Eudem., III, 3 (Bekk, 1231), Eth, Nicomach.^ IV, U (Bekk, 1126).

2 Zeller, Histoire de la philosophie ^ llï, 1, 12.

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breuèes inégalités dérivant, pour les conditions de l'existence humaine, des diverses formes du développement politique, national et social, et nul commandement divin, comme aucune loi morale, n'empêchait le privilégié de faire valoir son droit meilleur dans toute son étendue, vis-à-vis de quiconque avait moins de droits que lui. La vie de l'homme n'était pas, pour l'homme, aussi inviolable et sacrée qu'elle doit l'être, nécessairement, en présence d'une divinité, de laquelle émane toute vie et qui nonseulement n'a pas accordé, mais a défendu expressément à ses créatures défaire usage, entre elles, du droit n'appartenant qu'à Dieu seul d'en détruire aucune. La position que faisait à l'homme la manière dont on concevait, dans l'antiquité, l'ordre cosmique lui donnait, avec plus de liberté et d'indépendance, aussi plus de latitude pour disposer de la vie de ceux qui se trouvaient placés sous sa tutelle ou sa puissance. Non-seulement le maître avait le droit de vie et de mort sur ses esclaves, le père aussi l'avait sur ses enfants; et Platon comme Aristote a recommandé expressément d'ôter la vie à ceux qui seraient à charge à la société ^

Ce caractère de subjectivité que porte la conscience morale des anciens , on le retrouve dans leur philosophie éthique, qui acheva son développement en Grèce, après Aristote. dans plusieurs écoles, par des voies très-différentes, mais cependant convergentes dans leur but, et qui se répandit aussi dans le monde romain, depuis le milieu du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Elle ouvrait à r homme la perspective de la félicité, du souverain bien, non dans une autre vie, mais dans la présente déjà, et la

• Zeller, II, 1, 586; 2, 574.

lui montrait comme un but que chacun pouvait atteindre, et qui n'était pas au-dessus de ses forces. Elle lui apprenait à chercher en lui-même ce point appelé à devenir son point d'appui fixe, dans l'universalité du monde moral, ce support que le chrétien trouve dans sa confiance en l'aide d'une puissance supérieure. Tandis que le christianisme promettait le salut par la foi, la philosophie antique préconisait la délivrance par la science. La science du bien et du mal, dont la Bible met la promesse dans la bouche du tentateur^ était pour la philosophie le but de toutes les aspirations humaines, auquel elle se flattait de pouvoir atteindre. Pour celui qui sait, autrement dit pour le sage, les maux qui affligent l'humanité s'évanouissaient, ou du moins ils ne parvenaient plus à troubler sa béatitude, reposant en lui sur une espèce de séquestre de sa personne ; la science triomphait même des angoisses de la mort ; la vie des philosophes, comme disait Socrate^ n'était même tout entière qu'une préparation à la mort\ La science élevait l'homme au-dessus du niveau des faiblesses humaines, le dérobait aux influences du monde extérieur, le rendait invulnérable pour les coups de ce dernier. Or cette béatitude-là ne consistait pas dans la possession, mais dans le renoncement, l'absence de besoins, dans la renonciation non-seulement aux biens extérieurs, mais aussi aux intérêts les plus importants, aux inclinations et aux sentiments innés de la nature humaine qui contribuent le plus au bonheur. La devise d'Épictète : Souffre et renonce ! résume dans un certain sens l'ensemble delà philosophie pratique, comprenant aussi la théorie du bonheur, de tous les sys-

' GicéroD, Tw-sc, I, 30.

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