LIVRE XU. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
lluences favorables à la propagation de la philosophie grecque, dans le monde romain', eussent grandi en nombre et en force, l'aversion qu'avaient pour elle les Romains de la vieille roche et qui, dans le fond, revenait au même que l'opposition faite, par les esprits tournés vers la pratique, à la théorie pure, par le réalisme à l'idéalisme^ persista cependant. La manière de voir dont Ennius a mis l'expression dans la bouche d'un de ses personnages, à savoir que, s'il était bon de goûter un peu de la philosophie, il ne l'était nullement de s'y plonger, a été partagée par Tacite et par tous les hommes d'État et patriotes romains pensant comme lui et, nécessairement, opposés à une spéculation qui conduisait à l'indifférence pour l'État et ses intérêts les plus importants. Bien que l'on admît la recommandation d'acquérir une notion des doctrines de la philosophie, « de cette noble science \ » 'qu'on reconnût même à celle-ci une influence salutaire et modératrice sur les passions, l'application trop zélée à l'étude de ses doctrines n'en paraissait pas moins, dans ces cercles, un travers condamnable chez un Romain, mais surtout chez un sénateur ^ Helvidius Priscus, qui étudia la philosophie stoïcienne, pour se prémunir contre les coups du sort dans sa participation active aux affaires de l'État, et qui satisfit, dans toutes les circonstances de la vie, aux exigences de la morale la plus sévère, constituait une exception, dans la pensée de Tacite, de l'avis duquel la plupart des aspirants aux hautes études n'y avaient en vue que de couvrir leur paresseuse oisiveté d'une superbe enseigne'. Musonius Rufus, que l'on avait en si grande vé-
• Tacite, Afjrlcola^ cli. ii; JJialoyuc des orateurs, cli. xix. ^ Le mcme, Agricola^ cli. iv.
'Tacite, lllst., IV, 6.
nération, joue dans Tacite le rôle d'un pédant ridicule, débitant sa sagesse le plus malencontreusement : ainsi il essaye, en l'an 70 de notre ère, de faire impression sur les légions d'Antoine, postées devant les portes de Rome, par des déclamations sur les bienfaits de la paix et les maux delà guerre, et n'échappe qu'avec peine aux mauvais traitements des soldats \ Quintilien aussi oppose le citoyen véritablement sage, qui se voue non pas à des discussions oiseuses, mais à l'administration publique, aux philosophes n'ayant souci que de s'y soustraire le plus possible, comme à tous les devoirs civiques en général. Quel philosophe, demande-t-il^ a jamais fonctionné comme juge, ou déployé une activité remarquable dans les assemblées du peuple? Qui, parmi eux, a jamais fonctionné dans l'administration publique, pour laquelle ils se mêlent pourtant, la plupart, d'établir des règles^? Pline le Jeune ^, faisant l'éloge de Titius Ariston, parle de lui comme d'un homme qui, pour la pureté des sentiments, la piété, l'équité, la force d'âme, ne le céderait en rien à aucun de ceux qui font parade de philosophie dans leur tenue extérieure; et cependant, ajoute le même auteur, il ne fréquente pas les gymnases et les portiques, et ne perd ni son temps ni celui d'autrui en longues discussions, mais on le voit toujours en toge et en affaires. C'est particulièrement avec les devoirs d'un souverain qu'une application soutenue à la philosophie devait paraître incompatible aux hommes dont l'esprit avait pris cette direction, ne tendant qu'à la pratique. Une lettre d'Avidius Cassius offre un échantillon de la critique dont
• Tacite, Hist., III, 81.
2 Quintilien, XI, 1, 35; XII, 2, 6, 7.
3 Lettres, I, 22, 6.