LIVRE Xll. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
Gossutien, qui lui fit envisager l'abstention de Thraséedes délibérations du sénat comme un acte de rébellion, et lui dépeignit Thrasée iui-même comme un chef de parti, ajoutant que ce dernier avait des partisans, ou plutôt des séides, qui, sans encore oser s'élever jusqu'à l'audace des propos de leur chef, prenaient cependant son attitude et ses manières, ayant toujours un air revéche et sombre, dans lequel on pouvait lire comme un reproche de pétulance, à l'adresse de l'empereur. Il n'y a plus, continuaitil, qu'à adopter les principes de ces gens-là, si on les croit meilleurs, ou à enlever leurs chefs et leurs meneurs à ces novateurs enragés. Cette secte n'avait-elle pas engendré les Tubérons, les Favoniens, des noms odieux même à l'ancienne république? Tant qu'il s'agit de renverser l'empire, ces gens-là prennent la liberté pour prétexte ; après l'avoir renversé, c'est la liberté même qu'ils attaquent \
Le gendre de Thrasée, Helvidius Priscus, qui. passait à Rome pour avoir l'habitude de fêter, avec son beau-père, les anniversaires de la naissance de Brutus et de Gassius -, fut exilé de nouveau, sous Vespasien, et mis à mort dans ce second exil. Get homme, rangé plus tard parmi les figures idéales que célébrait l'école stoïcienne % et dont Pline le Jeune, voire même Tacite, malgré ses préventions contre le martyre politique, ne prononcent jamais le nom qu'avec vénération, est condamne par des conservateurs impérialistes, comme Suétone et Dion Gassius, qui l'accusent d'avoir encouru sa perte par sa propre faute. D'après la version du premier * de ces deux historiens,
' Tacite, AnnuleSt XVI, 22.
^ Juvéoal, V, 36.
^ Epictéle, JJ., I, y..
' SucloDc, VexpaKien, cli. w.
Vespasien aurait fait preuve, \is-à-\is de son insolence provoquante, d'une longanimité extrême, aurait voulu même, trop tard malheureusement, empêcher sa mort, et ne se serait laissé aller à la colère contre lui qu'après avoir eu à subir de sa part de grandes impertinences^ débitées presque sur le ton d'une leçon. De la version de Dion il ne s'est conservé que des fragments et des extraits. Il est vrai qu'il cherche à mettre l'odieux de la manière dont on agit avec Helvidius et les philosophes en général à la charge de Mucien, le plus puissant des amis de Vespasien*; mais il prétend aussi qu'Helvidius était un esprit révolutionnaire et un ami de la populace, qu'il avait de tout temps crié contre l'empire, fait l'éloge de la démocratie, agi en conséquence et excité les autres, comme si c'était la tâche de la philosophie de jeter de la boue au gouvernement, d'agiter les masses, de renverser l'ordre de choses établi et d'amener des révolutions. Helvidius avait bien imité Thrasée, mais il était resté fort en arrière de son modèle. L'opposition de Thrasée était dirigée contre un Néron et avait été, néanmoins, toujours pleine de mesure, en paroles et en actes, se bornant à une résistance passive. Helvidius, au contraire, arriva à être mécontent d'un Vespasien et s'éleva contre lui, publiquement comme en petit comité; il cherchait la mort et ne fit, par elle, qu'expier des fautes multiples. D'autres stoïciens encore, ainsi que le cynique Démétrius, admiré par Sénèque, manifestèrent, suivant Dion, des vues incompatibles avec l'ordre existant, et c'est ainsi qu'eut lieu, entre les années 71 et 7S^, l'expulsion de tous les philosophes
< Dion Gassius, LXVI, 12, etc.; Fr. Val., 102. ' Clinton, F. /î.,ad anuum 74.