LIVRE XII. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
navire sur lequel il se trouvait. Pendant que tout le monde se plaignait et se lamentait, Aulu-Gelle cherchait des yeux, parmi les voyageurs du bord, un célèbre philosophe stoïcien, afin de pouvoir juger, d'après sa mine, de ce qui se passait dans son âme. Le philosophe ne proférait aucune plainte, il est vrai, mais la peur qu'il avait se trahissait par la pâleur et l'expression de son visage. La tempête s'étant apaisée, un riche Grec d'Asie, qui voyageait avec une suite nombreuse et un grand appareil de luxe, s'approcha aussitôt de notre stoïcien et se mit à se moquer de lui, en lui reprochant d'avoir eu peur du danger et d'avoir pâli. Le philosophe opposa à cette impertinence un dédain superbe et calma le scrupule, déjà manifesté sur le même point, mais dans une forme plus modeste, par Aulu-Gelle, en citant un passage d'Épictèle, d'après lequel il était permis de pâlir, même au sage '. Ce dont les philosophes avaient probablement le plus souvent à s'excuser, c'était de ne pas mépriser l'argent.
Ulpien dit, en traitant des procès en réclamation d'honoraires, dus pour des leçons ou d'autres services rendus par des savants, que, dans son opinion, les philosophes ne pouvaient être admis à poursuivre judiciairement une demande d'honoraires, ayant à faire, avant tout, la déclaration qu'ils dédaignaient tout travail salarié '. Sénèque s'est appliqué, dans une longue dissertation, à prouver qu'il devait être permis à des philosophes d'être riches. Il convient bien qu'il ne se flatte nullement de l'espoir de convaincre ceux qui ne peuvent se résigner à reconnaître les bonnes qualités morales de qui que ce soit, parce que
• Aulu-Gelle, XIX, 1.
' Digeste, L. 13, 1, g/i.
la vertu d'autriii est ressentie par eux comme un reproche, ceux qui haïssent jusqu'au nom de la vertu et quiconque la pratique ; car, pour ceux-là, le cynique Démétrius luimême n'est pas assez pauvre. Il est vrai que les philosophes sont généralement loin d'atteindre à l'idéal qu'ils se proposent, à un but qui est au-dessus des forces humaines; mais, n'est-il pas déjà méritoire de fixer ce but dans l'esprit et de le poursuivre? Sénèque lui-même ne prétend pas au nom de philosophe, il n'est qu'un homme aimant et cherchant la vérité, loin de ce qu'il y a de plus parfait, mais meilleur que les mauvaises gens, et content de marcher toujours dans la voie du perfectionnement moral.
La richesse appartient à la catégorie des choses indifférentes, qui ne sont pas tout à fait sans valeur, et le philosophe, sans l'aimer précisément, la préfère néanmoins au contraire, parce qu^elle le met à même de déployer nombre de bonnes qualités, telles que la modération^ la libéralité, du soin, de l'ordre et de la magnanimité. Gaton d'Utique aussi, tout en louant le bon vieux temps et la pauvreté qui l'accompagnait, possédait 4 millions de sesterces*. Observons, d'ailleurs, que Sénèque lui-même avait une fortune de 300 millions de sesterces. On comprend que de pareilles apologies des contradictions entre la théorie et la pratique, l'idéal et la réalité, ne pouvaient pas faire grande impression sur les détracteurs par principe de la philosophie, d'autant moins que la conduite des philosophes ne prêtait que trop souvent à des censures plus graves. Déjà Sénèque reconnaît qu'il y en avait auxquels on pouvait reprocher leurs ripailles, leurs maîtresses, l'acceptation de présents, et que l'on rencontrait au caba-
' Sénèque, ad Gallionem, de vita beata, c. xvii à xxv.