‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 179 sur 241 · LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE

ret, en conversation criminelle d'adultère, ou mêlés aux flatteurs de la.cour \ Or, les éclaboussures de chaque indignité ou infamie commise par l'un ou l'autre d'entre eux rejaillissaient, pour le moins, sur toute l'école dont il faisait partie. La trahison dont le stoïcien P. Egnatius Geler s'était rendu coupable, en l'an 66, à l'égard de son patron Baréa Soranus, était encore, une génération plus tard, dans le souvenir de tout le monde, et citée comme un échantillon des infamies reprochées aux grands manteaux *.

Si aux philosophes ayant de la fortune on reprochait leur richesse, on disait des philosophes pauvres que l'élévation de caractère leur coûtait peu. Le stoïcien Ghérémon, dit Martial, veut qu'on l'admire pour son mépris de la mort. Ce qui lui donne cette force d'âme, c'est sa gueuserie : c'est de n'avoir en propre qu'une cruche cassée, un foyer éteint, un paillasson avec des punaises, un grabat nu et une toge courte, qui, la nuit, lui sert aussi de couverture. Quel grand homme on est pour avoir le courage de renoncer à de la piquette, du pain bis et de la litière! S'il vivait au sein de la richesse et de Topulence, il se souhaiterait une longévité triple de celle de Nestor, et ne voudrait rien perdre de ses jours. Dans la pauvreté, le mépris de la vie est chose facile; quiconque sait être malheureux est fort'. Appien dit que partout où les philosophes sont arrivés au pouvoir, ils l'ont exercé plus durement que les tyrans sans éducation, et par là môme éveillé, contre les autres philosophes, des soupçons et des doutes

' Sénèque, Lettres^ 29, 5.

' Tacite, Annales^ XVI, 32. — Juvénal, III, 115.

3 Martial, XI» 66.

sur le point de savoir s'ils avaient embrassé la philosophie par amour de la vertu, ou seulement pour se consoler de leur pauvreté et de leur indolence. Encore aujourd'hui, il y en a beaucoup qui, pauvres, ne sachant que faire, et se drapant d'une sagesse de rigueur, se plaignent amèrement des riches ou des gens haut placés, mais arrivent ainsi moins à gagner la réputation du mépris de la richesse et du pouvoir que celle d'une jalousie envieuse de l'une et de l'autre. Ceux contre lesquels ils crient feraient mieux de ne même pas faire attention à ces détracteurs*. La mauvaise humeur et les attaques contre la philosophie s'accrurent à mesure que le nombre des philosophes \ grandissait et que leur société devenait plus mêlée, et c'est

un des symptômes de la propagation constante de la philosophie à Rome, dans la seconde moitié du premier siècle, que, depuis le règne de Domitien pour le moins , beaucoup d'hypocrites commencèrent à s'en servir comme d'un masque derrière lequel ils espéraient pouvoir pécher impunément. Quintilien s'élève, dans plus d'une occasion, avec animosité, contre les gens qui, après avoir assisté pendant quelque temps aux cours des philosophes, trouvaient moyen de se faire considérer en en imposant, avec des mines hypocrites et de longues barbes, par leur mépris d'autrui, affichaient la rigidité et prenaient un air sombre en public, mais se livraient, rentrés chez eux, à de grossières débauches. Ces gens avaient, dit-il, fait prendre en haine le nom de la philosophie, et c'est dans ce monde que se cachaient, de son temps, les plus grands vices et les pires des infamies ^ Alors déjà ^, comme au

' Appien, Bellum Mithridat,, c. xxviii.

2 Babucke, /. c, p. 9, etc.

» Martial, IX, 47.

temps de Trajan aussi, tous les quartiers de Rome fourmillaient de libertins h l'air chagrin, qui faisaient semblant d'être des Gurius, mais dont la vie n'était, en réalité, qu'une suite d'orgies. Ces hypocrites excitaient aussi le dépit des honnêtes gens par leur ignorance, malgré les nombreux bustes de plâtre de Chrysippe et d'autres philosophes, dont ils ornaient leurs étagères de bibliothèque. Ils étaient taciturnes jusqu'au mutisme et portaient les cheveux coupés plus ras encore que les sourcils; cepen-. dant, chez plus d'un de ces stoïciens, prêchant comme de nouveaux Gâtons contre la décadence des mœurs du monde contemporain, des habitudes luxurieuses se trahissaient par le parfum exquis des essences dont ils frottaient leur nuque velue \

Si les philosophes et les pseudophilosophes étaient déjà si nombreux à Rome, dans la métropole du monde d'alors, et si leur conduite, au milieu du tumulte et de l'agitation d'une aussi grande capitale, frappait assez les yeux pour attirer sur elle, à ce point, l'attention générale et la critique, à bien plus forte raison devait-il en être ainsi dans la vie provinciale et le silence, beaucoup plus favorable à l'observation^ d'un pays comme la Grèce, restée après comme avant, la véritable patrie de la philosophie et des philosophes. Déjà Dion de Pruse dit, dans le passage mentionné plus haut, que l'on remarque partout la tenue des philosophes, que le nombre des particuliers portant ce costume excède presque celui des cordonniers, des foulons, des bouffons ou des gens d'autres métiers; mais, ajoute-t-il, nous avons beau nous affubler du costume de Socrate ou do Diogène, nous restons toujours fort en ar-

• .hivénal, II, l à 43.

rière d'eux en sagesse*. Or, si la philosophie occupait une si large place dans le mouvement de la cuïtnre hellénique d'alors, le nombre des véritables philosophes n'en resta pas moins faible, comme il va sans dire, la grande majorité n^étant, comme dit Épictète, attachée à la philosophie qu'en paroles, non de fait''; mais ses adversaires n'en continuaient pas moins h citer la conduite de ces philosophes, qui ne l'étaient que par la barbe et le manteau, pour démontrer la stérilité de la philosophie^ au point de vue du perfectionnement moraP. C'est sous Marc-Aurèle qu'avec la philosophie la pseudophilosophie aussi prit le plus d'extension, à cette époque où, suivant Lucien, on apercevait en Grèce, dans toutes les rues et sur toutes les places, de longues barbes, des rouleaux de livres, des manteaux râpés et d'énormes cannes; oii des cordonniers et des charpentiers désertaient l'atelier pour mener, comme cyniques, la vie de paresse des mendiants*. La déconsidération jetée sur la philosophie par la tourbe de ses faux adeptes, et l'abus que l'on faisait de son nom, en indignant le monde des gens qui n'étaient pas philosophes % contribuaient naturellement à grossir le nombre de ses adversaires et à leur donner beau jeu. Ces faux sages qui enseignaient le mépris de l'argent et de la gloire, ainsi que le renoncement à toutes les passions, et qui prônaient la vertu comme le seul bien, on les voyait enseigner pour de l'argent, ramper devant les riches,plus colères que des chiens hargneux, plus poltrons que des lièvres, plus flat-

* Dion Ghrysostome, Or., 72, 383 R., 388 R.

' Aulu-Gelle, XVII, 19.

3 Épictète, Diss., IV, 8, 9, etc.

" Lucien, Bis accus. ^ 6.

^ Épictète, l. c. — Taurus dans Aulu-Gelle, VII, 10.

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