LIVRE XII. — LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
au caractère national des Romains, et aussi celui qui compta, de tout temps, le plus d'adhérents parmi les Romains aspirant, d'une manière sérieuse, au perfectionnement moral. Dans la longue série des personnalités éminentes de l'histoire romaine que nous connaissons comme stoïciens, nous apercevons les plus nobles figures des siècles de ce temps-là, et plus d'un de ces hommes dont la vie et la mort témoignèrent de la profondeur et de la sincérité des convictions qu'ils avaient puisées dans cette philosophie. Les œuvres philosophiques des auteurs romains de cette période, parvenues jusqu'à nous, appartiennent aussi, presque exclusivement, à cette école. Il y a lieu de supposer, même à défaut de témoignages positifs des progrès de l'épicurisme dans le monde romain, sous l'empire, qu'il a dû, en tout temps, y compter le plus grand nombre de partisans, après le stoïcisme*. Il était dans la nature des doctrines de l'école même, qui aimait à se dérober aux regards, que les épicuriens se missent peu en avant, dans la vie publique surtout. Ils éprouvaient d'autant moins le besoin de faire valoir leur système, dans la littérature, que des écrits antérieurs y avaient déjà suffisamment pourvu. Les autres écoles philosophiques étaient, sans nul doute, moins répandues chez les Romains, mais probablement aucune d'elles n'y manquait de représentants, et il était tout naturel, avec la direction éclectique du génie romain, que chacune excitât l'intérêt et exerçât une certaine attraction, même en dehors du cercle de ses propres adhérents. Les cours que fit à Rome, encore sous le règne de Domitien, le platonicien Plutarque, étaient suivis par les hommes les plus consi-
« Zeller, III, i, 34h, 3, 353.
dérables de la capitale *, dont plusieurs formèrent des relations durables avec ce philosophe vénéré : ainsi Sossius Sénécion, consul dans les années 98, 99 et 102, celui auquel Plutarque dédia ses Biographies des hommes célèbres ^; Fundanus, disciple de Musonius *, probablement le même que Minucius Fundanus, consul en 107 ; Térence Priscus, sans doute celui qui figure aussi parmi les protecteurs de Martial \ et d'autres encore tels que Paccius \ Saturnin ^ et Sylla ^ Aulu-Gelle, qui suivit, à Athènes, très-assidûment les cours du célèbre platonicien Galvisius Taurus, faisait partie d'un cercle nombreux de Romains étudiant dans cette ^ille, où ils suivaient tous les mêmes cours *. Il sera question plus loin de la position qu'avait à Rome le cynique Démétrius, depuis le temps de Néron jusqu'à Vespasien. Le cynique Théagène % qui, d'après Galien, mourut des suites d'un traitement à contre-sens du médecin Attale, élève de Soranus, ce âne de la secte de Thessalus », était une personnalité bien connue à Rome, oîi on pouvait l'entendre, tous les jours, disputer aux thermes de Trajan. Quand Attale vint, en compagnie d'un grand nombre d'amis du patient, à la maison de celui-ci, pour les rendre témoins de sa convalescence, il y trouva des cyniques et d'autres philosophes, occupés pré-
* Plutarque, De curios., 15.
^ Le même, Qu. conv,, I, 1.
3'Le même, De iracohib., 2; de trang. an., 1. " Le même, De def. orac.
^ Le même, De tranq. animi.
" Le même, Adv. Coloten.
' Le même, De cohïbenda ira; defac. in orbe Lunœ. « Aulu-Gelle, I, 2, 1 ; XVIII, 2, 2.
^ Peut-être identique avec le Théagène de Lucien (Peregrinus^ 3, etc. — Galien, éd. K., X, p. 909, etc.
cisément à laver le corps du défunt, qui, fidèle aux principes de l'école à laquelle il appartenait, n'avait ni esclaves, ni famille. Galien fonda, en l'an 162 \ sa réputation à Rome, par le rétablissement du péripatéticien Eudème, âgé de 63 ans ^ Presque tous les hommes éminents par le rang et l'éducation se firent un devoir de visiter ce philosophe, pendant sa maladie : notamment Serge Paul, consul pour la seconde fois en 168, et plus tard préfet de la ville ', homme aussi distingué par l'excellence de ses procédés que par son instruction philosophique *, et le consulaire Flavius Boéthus, qui se livrait avec ardeur à l'étude de la philosophie d'Aristote. Ce personnage, ainsi que l'oncle de Lucius Vérus, Givica Barbarus, consul en 157, et Sévère, consul en l'an 162, de l'école d'Aristote aussi ^, se fit donner par Galien des leçons d'anatomie, auxquelles assistaient également, avec d'autres philosophes encore, le péripatéticien Alexandre de Damas et Démétrius d'Alexandrie. Le premier, sectateur d'Aristote plus que de Platon, avait été le professeur de Boéthus en 162, et commença vers 175 à professer publiquement à Athènes^; le second, ami de Favorin, avait pris, comme son maître, l'habitude de parler tous les jours en public, sur des thèmes proposés \ Favorin lui-même, qui était sceptique, avait les bonnes grâces d'Adrien et réunit autour de lui, sous le règne de ce prince et celui de son successeur, un grand nombre de disciples et d'admirateurs,
' Clinton, F. H., ad a. 162.
' Galien, De prœnot., c. ii, etc.; éd. K, XIV, p. 605, etc.
^ Clinton,/-'. R.y ad a. 175.
♦Galien, éd. K., II, 218.
s Galien, XIV, 612, etc.; voir aussi XIX, 1.3.
• Clinton, /. c.
' Galien, XIV, 627.
en partie de haute condition \ Auki-Gelle, qui s'attacha principalement à lui, mentionne comme ses amis un péripatéticien et un stoïcien, deux philosophes trèsconsidérés à Rome, l'un et l'autre ^ Dans la société des savants où il lui arriva, une fois, de passer le temps des grandes chaleurs de l'été à Tibur, il y avait aussi un péripatéticien, appliqué avec ardeur à l'étude d'Aristote \
Ces fréquentes mentions d'études philosophiques, à Rome, très-nombreuses relativement à la pénurie générale, dans les données sur lesquelles repose notre connaissance des rapports du mouvement intellectuel de l'époque, et d'autres renseignements d'occasion \ comme par exemple la mention du fait qu'au temps de Trajan on y faisait servir à l'entretien des convives, dans les festins, des dialogues de Platon ^, amènent à penser que, depuis la fin du premier siècle, un intérêt vif et multiple pour la philosophie avait dû se répandre dans les hautes classes, à Rome, et les rapports de Porphyre \ sur le succès que Plotin y eut, montrent que cet intérêt était encore trèsvivant, même à une époque très-avancée du troisième.
Le cours de philosophie ne commençait, pour la plupart des jeunes hommes, qu'après la fin de l'enseignement de la grammaire et de la rhétorique ^ Aulu- Gelle , qui resta très - longtemps fidèle à ces études ,
* Philostrate, Vies des sophistes, I, 8 ; Aulu-Gelle, XII, 1, 1 à 3.
2 Aulu-Gelle, XVIII, 1.
3 Ibidem y XIX, 5.
* Voir Teuffel, Histoire de la littérature des Romains, 336 (en allemand).';
^ Voir tome I, p. 319.
^ Vie de Plotin, 7 à 9.
' Quintilien, XII, proœm., 3 : Orator adicendi magistris dimissus.... majora sibi auxîlia ex ipsis sapientiœ penetralibus petit.
ne se tourna, paraît-il, vers la philosophie qu'à l'âge de vingt-cinq ans, tandis que Marc-Aurèle commença ses études philosophiques très -jeune, dès l'âge de douze ans*. Il est probable que la grande majorité des jeunes gens entraient, en même temps qu'ils endossaient la toge virile, à l'école qui devait procurer l'émancipation morale à ses élèves et en faire des hommes, dans l'acception supérieure du mot ^ Perse, ayant quitté à l'âge de seize ans la bulle '^ et l'habit de jeune garçon, éprouva vivement, dès que la toge blanche lui permit de promener ses regards partout et en toute liberté, dans le tumulte étourdissant de Rome, le besoin de s'attacher à un guide éprouvé, pour bien choisir sa ligne de conduite dans les ambages du labyrinthe delà vie, ce qui le détermina à s'attacher le plus étroitement possible à Gornutus *. Sénèque aussi n'était qu'adolescent à l'époque où il fréquentait l'école de l'Alexandrin Sotion, qui appartenait à la secte des Sextiens ^ La grande majorité des élèves ne continuaient, probablement, à visiter les cours de philosophie d'une manière régulière que jusqu'à leur établissement matrimonial ou leur placement, bien que Plutarque ne crût pas devoir admettre le souci des affaires et les soins du ménage comme un motif d'excuse suffisant pour faire négliger une chose d'une bien plus grande importance \ Effectivement, il n'était pas insolite que des hommes mariés et des hommes d'âge visitassent également les écoles des phi-
* vu de Marc-Anlonin, ch. ii.
' Sénèque, Lettres, 4,2.
^ Capsule d'or, xonleuant des amulettes, que portaient au cou les jeunes patriciens.
* Vie de Perse, ainsi que Sal., V, 30, etc.
* Sénèque, Lettres, 49, 2 (puer), 108, 17 (juvenis). « riutarque, Cupld. divU., c. vu.
losophes. Sénèque avait une soixantaine d'années quand il suivit, à Naples, les cours du philosophe Métronax. Il écrit à Lucilius : Voilà déjà cinq jours que je vais à l'école, dans l'après-midi, pour entendre Métronax, à partir de huit heures. Cette école, dit-il, admet des élèves de tout âge ; pourquoi rougirais-je d'aller chez un philosophe? Elle est très-peu visitée, il est vrai, tandis que le théâtre, où se tiennent en même temps des concours de musique, regorge de monde, et que Ton rit des disciples de Métronax comme de fous et de fainéants ^
L'enseignement philosophique portait sur trois divisions de la philosophie, reconnues par toutes les écoles : la logique, la physique et l'éthique ou morale. Les platoniciens seuls avaient, comme il paraît, conservé l'habitude d'y joindre encore l'étude des mathématiques; dans leurs cabinets de travail, on voyait des tableaux pour tracer les figures, des globes et d'autres objets de l'espèce ^ ; dans leurs salles de cours, les disciples manifestaient leur désir d'apprendre par des questions de hautes mathématiques % et l'origine des réminiscences mathématiques, dans Aulu-Gelle\ date probablement du temps oîi il faisait ses études sous la direction du platonicien Taurus.
A l'école stoïcienne, celle de toutes sur laquelle nous avons le plus de renseignements de l'époque^, on commençait, en général, par la logique et la dialectique, bien que les autorités de cette école ne s'accordent pas sur
i Sénèque, Lettres, 76, l à4. ,
2 Lucien, Nigrin,, 2.
3 Plularque, De midiendo, c. x; voir aussi Conj. prwc, c. xviii. " I, 20, 1 ; XVI, 18, 6.
^ Épictète, I>iss., I, 17, 6.