LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
Rome, des signes nombreux et assez alarmants du déclin vers lequel s'acheminait la langue latine. Il y avait doute et controverse sur le sens * ou la forme ^ de beaucoup de mots ; les savants différaient d'avis sur les règles fondamentales de la grammaire ; on entendait des avocats se servir, à la barre des tribunaux, d'expressions empruntées au langage des gens du commun '. Le sentiment d'une incertitude et d'une confusion linguistiques toujours croissantes, le désir de réagir contre une barbarie qui envahissait tout, et, sans doute, aussi l'exemple d'efforts tout à fait semblables des Atticistes, sur le domaine de la littérature grecque, stimulaient l'ardeur des amis et connaisseurs de la langue et de la littérature, en les poussant à faire des recherches sérieuses dans les classiques anciens, dont nous voyons tant occupés les cercles de la société d'Aulu-Gelle. Ils espéraient parvenir, à l'aide de ces études, à regagner un terrain solide, ainsi qu'à rétablir la pureté et la clarté de l'expression. Mais ces efforts, qui partaient de si bonnes intentions, ne pouvaient, même dans le cas le plus favorable, exercer leur influence que sur.de petits cercles.; vis-à-vis de la prépondérance énorme des influences contraires, activement et incessamment appliquées depuis le troisième siècle, sur tout le domaine de la latinité, à con-
* Aulu-Gelle, XVI, 5 : Pleraquc sunt vocabula, quibus volgo uUmur, oeque tamen liquido scimus, quid ea proprie ac vere significent, sed incompertam et volgariam Iraditionem rei non explorata) secuti videmur inagis dicerequodvolumus, quam dicimus (au sujet du sens de «(vestibulum »).
* rbid.jXWf 5 (Dispute entre deux grammairiens <( non pari in urbe Roma nominis " sur le point de savoir si le vocatif d' a egregius » est <• egregie >* ou » egregi ».
^ Ibid., I, 22 : Superesse- (pour « advocatum esse •) dicitur non in compitis tantum et in plelie volgaria, sed in foro, in comitio, ap'ud tribunalia.
sommer la ruine et la destruction de la langue et de la culture intellectuelle, leur impuissance ne comptait pas. Mais cette époque postérieure est hors des limites du cadre dans lequel doivent se renfermer nos considérations ; revenons donc au tableau de l'état des belles-lettres, pendant les deux premiers siècles de Tempire.
Une circonstance très-importante^ concourant, avec l'instruction que recevait la jeunesse, à procurer à la poésie une si grande influence sur l'ensemble de l'éducation, dans ce temps-là, c'est que ce temps avait eu la chance de recueillir l'héritage de l'époque la plus brillante de la poésie latine, de l'âge ou, comme on dit ordinairement, du siècle d'Auguste. Il suffit de nommer Virgile, Horace, Tibulle, Properce et Ovide (car de maint autre poëte célèbre à la même époque, comme de Varius par exemple, il n'est guère resté que le nom), pour se figurer toute la richesse et tout l'éclat de cette exubérance de productions poétiques, qui mûrirent alors simultanément, dans la courte période de la durée d'une génération humaine. Tous les genres y étaient représentés : le poëme épique et l'ode, l'élégie d'amour, tendre ou passionnée, et la satire, l'idylle et l'épître poétique, le poëme descriptif et le poëme didactique; même le drame ne manquait pas, quoique, dans ce genre, il ne se créât plus rien de viable ; le temps de la production dramatique était passé sans retour ; aussi les pièces d'alors n'existent-elles même pas pour nous. Mais, sur tous les autres domaines, ce qui se faisait était parfait dans