LIVRE X. — LES BELLES-LETTRES
son genre. Il ne peut venir à l'idée de personne d'assimiler ces œuvres à ce que la poésie en général a créé de suprême ; on ne saurait, un instant, se faire illusion sur le défaut d'originalité qui y règne, ni jamais oublier, même en présence du riche talent, du grand art d'exposition, de la grâce accomplie, de la sûreté et de la pureté du goût, ainsi que de la haute instruction de ces poètes, qu'ils manquaient de véritable génie. De même que la muse était venue, de Grèce, trouver « le rude peuple des Quirites», après qu'il eut vaincu Annibal, sa nouvelle poésie ne voulut jamais suivre d'autres voies que celles des Grecs, dont elle se reconnaissait hautement et sciemment l'élève. Mais, soitqu'elle choisît d'autres exemples que ces anciens, qu'elle préférât notamment les modèles alexandrins comme plus faciles à atteindre, soit que l'intelligence de l'art grec eût, depuis lors, infiniment gagné en finesse et en profondeur, les contemporains d'Auguste réussirent, dans la reproduction de la noblesse et des beautés de la forme grecque, bien autrement que ceux des Scipions, de Sylla et de Cicéron même, dont les œuvres durent, en conséquence, paraître pénibles, informes et rudes, à côté des nouvelles productions. On créa, sur tous les domaines, des formes nobles et pouvant servir de modèles, pour chaque manière de sentir et pour chaque mode d'exposition ; la structure des vers, l'art de la composition, furent élevés à une hauteur en rapport avec ce qu'exigeait la parfaite intelligence de l'art grec, à laquelle on était arrivé ; mais surtout on fit, dans le travail de la langue, pour la poésie, ce que Gicéron avait déjà fait pour la prose; et ce fut là la plus grande et la plus durable création de cette époque. De môme que Gicéron avait été le fondateur d'une prose en harmonie avec les progrès de l'instruction, de même les poètes du temps
d'Auguste furent les créateurs d'une nouvelle langue poé^ tique. Ils développèrent l'expression poétique à laquelle se prêtait le latin, dans tous les sens, d'une façon dont on avait, auparavant, à peine l'idée, et lui conférèrent les dons de la richesse, de la variété et de l'abondance, la beauté et la grâce, ainsi que la dignité et la force. Ils ont exercé ainsi une immense influence, non-seulement sur toute la littérature, poésie et prose, des siècles suivants de l'antiquité, mais sur celle de tous les temps postérieurs, indistinctement, et cette influence, ils la garderont probablement à jamais, tant qu'il y aura une littérature. Ces poètes étaient animés d''un patriotisme vrai et foncièrement romain ; ils tenaient à mettre leur nation en possession du seul avantage qu'eUe eût encore à envier à la Grèce. Disputer aux Grecs le prix sur le domaine des beaux-arts, ou sur celui de l'astronomie, ne paraissait pas digne du grand peuple qui avait montré qu'il exceflait, comme nul autre, dans l'art de dominer les peuples, et savait ménager les vaincus, ainsi que réduire les superbes par la force des armes*.
Doter en propre de cette gloire aussi ce grand peuple et la langue de leur patrie, tel était le grand but auquel tendaient, sérieusement, les poètes contemporains d'Auguste, et ils ont réussi à l'atteindre, dans la mesure de ce qui était humainement possible.
Ils étaient soutenus, dans la poursuite de ce but, par la conscience, qui le relevait encore, de ne pas travaifler pour un pays et un peuple seulement, mais pour l'humanité, de créer des œuvres qui seraient le bien commun de toutes les littératures du monde. Ennius avait été fier de
* Virgile, Enéide^ VI, 848-854.