LIVRE XII. LA PHILOSOPHIE ÉTHIQUE
Mais, si l'enseignement philosophique ne portait pas le fruit désiré, la faute n'en était pas seulement aux élèves, elle était naturellement, comme on l'a déjà dit, assez souvent aussi aux maîtres en quête d'applaudissements, de réputation et d'argent, et qui, connaissant l'effet du vernis extérieur, d'une diction brillante surtout, sur la majorité du public, négligeaient le fond pour la forme. Les cheveux gris de l'orateur , dit Plutarque ' , la modulation de sa voix, la gravité de sa mine et son aplomb, mais surtout le bruit des applaudissements, entraînent un auditoire jeune et inexpérimenté. L'expression aussi a quelque chose de décevant, quand elle vient prêter aux sujets traités le charme de la grâce et de l'ampleur, augmenté du poids d'une diction grave et bien préparée. L'éloge que fait Pline le Jeune du stoïcien Euphrate, qu'il avait en grande vénération, montre combien les avantages extérieurs de la personne et le talent oratoire d'un philosophe étaient regardés comme essentiels, même d'après le jugement des auditeurs les plus instruits. « Il parle, dit Pline de ce philosophe, avec force, dignité et goût, souvent même il atteint à l'élévation et à l'ampleur du discours platonique. Son langage est riche et plein de variété, mais surtout de cette grâce aimable qui vous séduit et vous enlève, quoi que vous fassiez. Ajoutez une haute stature, une belle figure, de longs cheveux tombant en boucles, une barbe grise aussi très-longue, choses qui toutes, bien qu'on puisse les traiter d'accidentelles et d'insignifiantes , n'en contribuent pas moins beaucoup à rehausser son air vénérable. Sa tenue est d'une rigide simplicité, mais exempte de négligence et de toute rudesse ascétique. On
' De audiendo. 7 .
OlVlLISATIOiN ET MŒURS ROMAINES.
l'approche avec respect, mais sans crainte. Sa vie sans tache est des plus pures, son amabilité non moins remarquable; il fait la guerre aux vices, non aux hommes, et ne chtUie pas ceux qui se sont égarés, mais les corrige. On suit ses exhortations avec une attention soutenue, et l'on désire encore se laisser persuader, après m^me que l'on est déjà pleinement convaincu. »
Pour les rhéteurs, il est tout naturel qu'ils ne (levaient, pour la plupart, faire attention qu'à la forme des discours philosophiques. « Avant de louer un navire pour nous embarquer, allons encore, en passant, au cours d'Épictète, écouter ce qu'il dit: » tels sont les propos mis, par ce philosophe, dans la bouche d'un rhéteur, qui s'écrie ensuite en sortant : « Ce n'est rien que cet Épictète, cet homme qui fait des fautes de construction et se trompe sur les étymologies. » Mais vous, réplique hnalement le philosophe, avouez donc aussi que vous ne venez à l'école que pour critiquer ces fautes-là ^
Épictète, qui n'était nullement homme à nier la vaieui' réelle de l'éloquence, au point de vue de l'effet que doit produire un discours philosophique -, n'aurait probablement guère songé à prendre la manie de Tabus des phrases pompeuses et la chasse aux applaudissements, dans les cours et disputations, pour sujet d'une dissertation trèsdéveloppée, s'il n'y avait pas eu souvent lieu d'adresser, à juste titre, aux « philosophes de la chaire^ » ou poseurs de son temps ce double reproche". Les petites scènes de la vie.
> Épictète, /)m., III, 9, 6.
' Ibidem, II, 23.
^' Sérièque, De brev. vit,T, 10, \ : Fahianiis non ex his cathedrariis philosophis. sed ex veris et antiquis.
* Épictète, Diss., III, n.