LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aME. 4o
on faisait probablement un fréquent usage, mais avec toute sorte de variantes ', à jouir des plaisirs du vin et de l'amour, la terre et le feu devant fatalement consumer tout ce qui reste de nous, après la mort^ Tout porte à croire que, dans la sphère des gens à laquelle appartenaient, pour le niveau d'instruction, Fauteur de cette inscription et ceux de mainte autre des épitaphes mentionnées plus haut, le matérialisme le plus franc était celui qui allait le mieux aux incrédules, et Ton comprend très-bien qu'ils aimassent à manifester, comme esprits forts^ la supériorité de lumiè* res dont ils se piquaient sur la multitude des gens moins avancés, par des confessions aussi énergiquement exprimées que possible, dont ni les mœurs, ni aucun dogme^ n'excluaient alors l'inscription des épitaphes. On y voyait, plutôt, une excellente occasion de résumer dans une maxime la somme des expériences de la vie. Il n'y a donc pas à s'étonner de voir se carrer, précisément là, cette variété de doctrine la plus banale de l'épicurisme , qui poussait à chercher le bonheur uniquement dans une sensualité grossière. On rencontre, en effet, aussi des allusions fréquentes à une épitaphe du roi Sardanapale conçue dans ce sens, ou variée comme il suit par exemple : « Ce que j'ai mangé et bu^ je l'ai pris avec moi; ce que j'ai laissé est perdu pour moi \ » C'est ainsi que doivent être égale-
' Màrini, tscr. Atbi, p. 117, et Fabretti, Tnscr. dont., c. t, n" 387.
'Henzen (74io), qui n'a pas reconnu le prénom d'Aula; voir à ce Sujet Marquardt) Manuel^W, l, n. 13. — Cette inscription, reproduite d'après une copie qui se trouve dans le cod. Barberln., est présentée autrement par.lahn {Rapports de la Société saxonne y 1851, p. 178, etc.)>
' Muratori. 1077, 2. — Voir aussi l'Hercule qui se repose dans Ste- |)hani^ p. 30 (!}88), dont M. Friedhcndcr déclare toutefois ne pas partaj^er l'opinion en ce qui concerne « une croyance à des effets de ce que l'on a mangé et bu, sur la terre» dans l'autre vie ».
4o2 CIVILISATION ET MŒURS ROMAINES.
ment interprétées les épitaphes dans lesquelles on prise un usage modéré des bains, du vin et de l'amour comme la source des véritables jouissances de la vie^ et l'on fait dire au mort qu'il a tout emporté avec lui dans la tombe, c'està-dire pris possession de manière à faire une partie intégrante de lui-même, en quelque sorte, de tout ce que la vie peut offrir de biens réels \
Le nombre des épitaphes empreintes de matérialisme n'en est pas moins exigu, comparativement à tant de milliers d'autres, dans lesquelles ne perce pas le moindre doute sur la continuation de l'existence, bien que, comme on l'a déjà dit, aucun des obstacles qui rendraient presque impossible, de nos jours, en pareille circonstance, l'expression de son incrédulité même au matérialiste le plus déterminé, ne s'y opposât alors. Le fait est qu'en tout ce qui concerne le tombeau et la mort en général, le sentiment des anciens différait, à plusieurs égards, essentiellement de celui des modernes. Aux anciens des expressions et des images folâtres, obscènes même parfois % ne paraissaient pas incompatibles avec le profond sérieux de la tombe. On serait, par suite, assez porté à croire que le matérialisme était très-répandu^ lors même qu'il n'existerait pas de témoignages positifs de la grande propagation de l'épicurisme, particulièrement chez les gens sans instruction, et, comme on est amené à le supposer par analogie, en voyant ce qui se passe de nos jours, plus
1 Orelli, 4816; Gruter, 910, 12; dans Stephani, p. 16, etc.— Voir aussi dans Henzen, 6042 : Cum vives, benefac : hoc tecum feres. — De Rossi, Bull. d. /., 1853, p. 89 à la fin.
^ Luxorius {Anthol. lat., éd. Riese, 319), De sarcophago ubi turpia sculpta fuerant. — Voir aussi le sarcophage dans les Monuments de l'art antique d'O. Muller, II, t. XLIV, n° 648.