‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 22 sur 241 · LIVRE X. ^^ — LES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

LIVRE X. ^^ — LES BELLES-LETTRES

un certain sens, déjà de leur vivant, le bénéfice de la gloire de leurs noms dans le monde, à plus forte raison étaient-ils sûrs de la satisfaction la plus complète et la plus éclatante de leur ambition à Rome même, oîi leurs poésies que, suivant la mode récemment introduite, ils récitaient euxmêmes devant de grandes réunions, passaient immédiatement aussi, comme nous l'avons vu, dans l'usage de l'école, ou étaient chantées sur les théâtres, aux applaudissements de milliers d'auditeurs; oii, enfin, un commerce de librairie très-étendu et très-actif, s'appliquait au soin d'en multiplier les exemplaires, et d'en trouver le placement. Virgile, qui d'ailleurs, comme on sait, ne vécut pas assez longtemps pour assister à la publication de son Enéide, eut un tel succès avec les poésies qui marquèrent son début, les Êglogues, qu'il était devenu commun de les entendre débiter sur la scène, par des chanteurs. Une actrice du nom de Gythéris, fort en vogue dans les cercles littéraires du temps, après avoir été la maîtresse de Marc-Antoine, puis celle du poëte Cornélius Gallus, qui la chanta dans ses vers, sous le nom de Lycoris, doit avoir chanté, en scène, la sixième églogue, dans laquelle Virgile célèbre la gloire poétique de son ami Gallus. Virgile s'étant, en pareille occasion, une fois trouvé présent au théâtre, tout le peuple se leva et salua le poëte, avec un aussi profond respect qu'Auguste luimôme. Effectivement, l'hommage d'une pareille distinction n'était, en général, rendu qu'à la personne de l'empereur et aux membres de la famille impériale. Quand Virgile^ dans les derniers temps de sa vie, qu'il passa en majeure partie dans l'Italie méridionale, à Naples notamment, venait par exception à Rome et y apparaissait en public, il était, chaque fois, obligé de se réfugier dans une maison,

pour se dérober à la foule, qui le suivait partout et se le montrait mutuellement ^

Maintenant, il faut reconnaître que la gloire et la popularité de Virgile, auprès de ses contemporains et de la postérité, et par conséquent aussi l'influence de sa poésie, ont été plus grandes que celles d'aucun autre poëte latin, qu'elles ont été, disons-le, positivement sans exemple dans le monde. La comparaison que l'on a faite de sa popularité avec celle do Schiller, se justifie notamment parce que, dans le cas de chacun de ces deux poètes, le sublime, l'idéal, tout ce qui ennoblit l'art, a eu évidemment le privilège d'entraîner les masses plus encore que leur tendance à le rendre populaire, bien que, semblerait-il, celle-ci seule devrait les attirer, l'autre les rebuter, aii contraire, et les intimider. Le fait est, cependant, que les hommes s'attachent avec plus de reconnaissance, d'amour et de respect à l'esprit qui, les tirant de leur humilité, les élève à soi et les pénètre du sentiment qu'il y a, dans eux tous, des affinités avec les natures supérieures, qu'à celui qui condescend à se mettre à leur niveau. La poésie de Virgile pénétra dans toutes les classes, nonobstant les différences d'éducation, et dans toutes les couches de la société ; même les artisans et les boutiquiers avaient ses vers constamment à la bouche, et y prenaient leurs devises. Il n'y avait pas d'homme si peu instruit qu'il ne fût en état de placer^ dans l'occasion, quelques bribes de V Enéide^ et dans les festins, où l'on amusait les convives avec des tours de jongleurs, l'imitation de voix d'animaux et la représentation de farces, on n'en entendait pas tnoins aussi déclamer, souvent affreusement, il est vrai,

» Ribbeck, Virgiliied. minor, p. XXIII et XXîV.

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