‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 220 sur 241 · LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aME · texte numérisé non relu

LIVRE XII. — IMMORTALITÉ DE l'aME

aussi conforme aux aspirations de la nature humaine que la croyance à l'action dominante d'êtres d'un ordre supérieur; elle dérive du frissonnement que nous éprouvons à ridée du néant, dont nous menace la destruction. Le soin de notre propre conservation se porte ici, instinctivement, au-delà du terme indiqué par la mort. L'homme, dans le réveil de sa conscience, cherche dans ce qui est au delà l'explication des énigmes de la vie, une consolation pour se dédommager des souffrances et des déceptions d'ici-bas : il arbore sur sa tombe encore le guidon de l'espérance. La réflexion, qui mène au doute et à la négation, ne saurait être que l'attribut d'une minorité. L'aspiration au néant qui remplit, depuis tant de siècles, des millions d'âmes en Asie, phénomène qui ne semble pas encore suffisamment expliqué, est, dans tous les cas, un produit de facteurs exclusivement propres à la nature, à la culture et aux autres particularités de l'état de cette partie du monde.

Dans les derniers siècles de l'antiquité gréco-romaine comme dans tous les temps, des courants matérialistes ont certes aussi, çà et là, pénétré jusque dans les masses ; mais, qu'ils s'y soient jamais répandus et y aient porté un préjudice considérable à la foi positive, c'est ce que l'on ne saurait admettre, ni d'après l'analogie d'expériences semblables, dans les temps modernes, ni d'après le témoignage des épitaphes matérialistes , relativement peu nombreuses, qui se sont conservées sur les tombes de personnes des classes inférieures. Contrairement à ces inscriptions, d'autres expriment, d'ailleurs, une ferme confiance dans la durée persistante de la vie de l'Ame, après latnort, etdan$ un revoir après la séparation qu'elle cause, comme par exemple cette épitaphe du tombeau commun

d'un couple séparé par le prédécès de la femme : « J'attends mon mari ^ m De nombreux témoignages, qui ne peuvent être mis en doute, confirment notamment le fait que la croyance populaire, dans la généralité et jusqu'aux dernières limites des pays sur lesquels s'étendit le domaine de la civilisation gréco-latine, continuait à être déterminée par les idées, sur l'autre monde, qui avaient cours depuis les temps les plus reculés de l'antiquité grecque et romaine, mais qui, s'étant fusionnées diversement dans le cours des siècles, subirent, de plus en plus, avec la progression du temps, Tinfluence d'un alliage de vues orientales.

Des auteurs latins ont, il est vrai, assuré à diverses époques que personne ne croyait plus aux vieilles fables sur lesquelles reposait la notion populaire de l'enfer. Il n'est pas, dit Gicéron^, de vieille femme ayant la tête assez faible pour s'effrayer des régions profondes du Tartare, baignées par l'Achéron, et du pâle royaume de la mort,- enveloppé de ténèbres. Personne, dit Sénèque^ n'est assez enfant pour avoir peur de Cerbère, des ténèbres de l'enfer et de ses fantômes de squelettes. Il n'y a que les tout petits enfants, ceux qui, en raison de leur bas âge, sont reçus dans les bains sans payer d'entrée, dit Juvénal*, auxquels on puisse encore faire croire qu'il existe des mânes, un empire souterrain et un Gocyte, que

' Voir tome I, p. 412, note 4; en outre, Inscriptions de V Algérie, 3864 (Carteua) : Mi lili, mater rogat ut me ad te recipias ; puis Gruter, 376, 5 (Mommsen, Hermès, III, 60, 5) : Mater rogat, quam primum ducatis se ad vos.

2 Tusc, I, 21. 48.

^ Lettres, î!4, 18.

* II, 149 (Esse aliquid Mânes). — Sunt aliquid Mânes, dit Properce, V, 7,1.

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des grenouilles noires infestent le gouffre du Styx, et que des milliers d'ombres le franchissent dans une barque. Il est positivement vrai que les idées grecques, en ce qui concerne l'enfer, auxquelles s'appliquent principalement ces passages, étaient moins répandues en Italie et dans les pays d'Occident en général, bien que là aussi, comme l'influence de la lecture des poètes dans toutes les écoles, ainsi que celle des théâtres et des beaux-arts, favorisait continuellement, de mille manières, la propagation de ces idées, celle-ci ait dû faire des progrès dont les auteurs que nous venons de citer n'ont, sans doute, pas assez tenu compte. Juvénal ne pouvait, sérieusement, s'aviser de nier le fait persistant de la croyance populaire aux mânes, chez les Romains, et il n'a probablement entendu désigner, comme entièrement abandonnés, que les éléments parlant aux sens de l'idée grossière que l'on s'en était faite; mais, même en cela, il se trompait grandement. De même les gens éclairés n'ont été, dans tous les temps, que trop portés à regarder les idées dominantes du milieu social dans lequel ils vivent, comme les seules raisonnablement possibles et partant comme universelleraeut admises. Mais Juvénal surtout était moins que tout autre en position de songer à nier la croyance à l'immortalité de l'âme en général ; car personne ne contestera qu'il devait en savoir au moins autant que nous, sur les différentes manières de voir des hommes instruits de son temps.

Nous sommes, d'ailleurs, en état de prouver qu'une au moins de ces fables grecques, dont se moquait Juvénal, était alors très-répandue dans le peuple, et que celui-ci continua d'y croire fermement plus tard encore, môme dans les pays d'Occident. Nous voulons parler de la fable de « l'affreux nocher du gouffre boueux », comme Tap-

pelle le même Juvénal, dans un autre vers (III, 265), de Caron, auquel le mort est obligé de présenter son obole avec la bouche, pour payer le passage. La croyance générale du peuple, dans les pays de langue grecque, à l'existence réelle du conducteur de la barque des morts, est expressément attestée par Lucien, qui dit à ce sujet : cf La multitude est tellement préoccupée de cette idée que, lorsqu'un homme du peuple meurt, les siens n'ont rien de plus pressé que de lui mettre dans la bouche une obole, pour payer le passage au nocher, sans demander quelle monnaie a cours aux enfers*, etc. » On retrouve encore aujourd'hui cet usage en Grèce % où Garon lui-même vit encore dans la croyance et dans les chants du peuple, quoique transformé, sous le nom de Garontas ou Garos, maussade vieillard qui tantôt fond sur sa victime comme un oiseau noir, tantôt conduit les trépassés, métamorphosé lui-même en cavalier, dans l'empire de la mort, au vol à travers les airs ^ Gombien devait être répandue et profondément enracinée une croyance qui a fait preuve d'une aussi indestructible vitalité, bien que, depuis mille cinq cents ans, toutes les conditions de durée semblent lui faire défaut! Elle s'est aussi répandue de bonne heure en Italie. On a trouvé des squelettes avec des pièces de monnaie dans la bouche, aussi bien dans les tombeaux de Préneste, de la période du miUeu du quatrième siècle au milieu du deuxième avant Jésus-Ghrist, que dans des tombeaux romains des premiers temps de l'empire; de même, dans des tombeaux des provinces rhénanes, de l'é-

' Lucien, De luctu, 10.

"^ Wachsmuth, La Grèce moderne dans Vancienne, 118, et Mendelsohn-Bartholdy, Histoire de la Grèce, I, 46 (en allemand). 3 Preller, Mytliologie grecque, 1% 639.

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