LIVRE Xli. LMMOR'l ALITÉ DE l'aME
aussi plus heureuse, elle n'admettait cependant nullement entre la vie de l'autre monde et la vie terrestre un con.traste aussi absolu que la foi chrétienne: aussi n'était-elle pas, vis-à-vis de l'incrédulité et du doute, dans un aussi violent antagonisme que cette foi. Si les Grecs, dans leur idiome national, appelaient les morts « des bienheureux^ ))^ il suffisait, pour justifier cette dénomination à leurs yeux, du fait qu'ils étaient délivrés des peines, des souffrances et des déceptions de la vie^ Aussi, pour cette raison, la mort, qui apportait cette délivrance, n'était-elle pas regardée comrne un mal, lors même qu'on y voyait la fin de l'existence. La différence entre la manière dont les chrétiens la conçoivent et les anciens la concevaient se trouve peut-être le mieux exprimée par ces paroles que, dans V Apologie de Platon, Soçrate, après sa condamnation à mort, adresse à ses juges: ou la mort est un sommeil éternel, ou elle marque le passage dans une autre vie, mais dans aucun de ces deux cas elle n'est un mal \ Ainsi, les deux manières de l'envisager sont ici présentées comme offrant de la consolation, seulement l'une à un moindre, l'autre à un plus haut degré, tandis que la religion chrétienne oppose la mort non suivie d'une résurrection à la félicité éternelle comme le sort le plus malheureux que l'on puisse imaginer. Pour le christianisme, c'est l'autre vie qui est la vraie, la seule qui prête à notre existence terrestre la lumière sans les rayons de laquelle elle serait tout ce qu'il y a de phis terne. La félicité de l'autre monde, dit Lactance, n'échoit pas aux hommes de la manière que l'ont cru les philosophes»
' Jahot ad Persium, III, lOâ.
' Voir, par exemple, Orelli, 1197.
5 ïMalon, Apol.y 40 C.
L'homme ne peut avoir cette félicité tant qu'il vit dans la prison de son corps, qui doit nécessairement être amené à la décomposition par sa caducité même; il la trouve seulement quand son âme, affranchie de la communauté avec le corps, ne vit plus que de la vie de l'esprit. 11 n'y a pour nous de félicité possible ici-bas, et encore le plus souvent cela n'y paraît-il guère, que dans un point : lorsque, fuyant les séductions du plaisir et ne servant que la vertu, nous nous résignons à toutes les peines et à tous les soucis qui exercent à la vertu et y fortifient, c'est-à-dire lorsque nous ne bronchons pas sur le chemin rude et difficile qui nous est laissé libre, pour tendre à la félicité éternelle. Ainsi le souverain bien, dont la possession donne la félicité, ne peut se trouver que dans la religion et la doctrine qui renferment l'espérance de l'immortalité \ Saint Augustin n'hésite pas à désigner la vie éternelle comme le souverain bien et la mort éternelle comme le pire des maux. Aussi peut-on appeler bienheureux, ici-bas déjà, celui dont tout l'être est tendu vers ce but, auquel il s'attache avec un ardent amour et l'espérance d'un cœur fidèle ; encore est-il, dans ce cas, bienheureux par cet espoir plutôt que par la réalité ; car, sans l'espérance, il n'y a jamais qu'un bonheur fallacieux, que peine et que misère \
Pour les anciens croyant à l'immortalité de l'âme, cet espoir était un bien hautement apprécié, mais non le bien suprême, ni indispensable. Pour eux, la vie remplie d'une manière conforme au sentiment de la dignité humaine, avait sa valeur propre, la vie mise au service de l'huma-
* Lactance, Div. Inst.^ 111, 12.
-Saint AugUvStin, Civ. Dei, XIX, 4, 1 et 20.