‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 3)Chapitre 24 sur 241 · LIVRE X. — LES BELLES-LETTBES · texte numérisé non relu

LIVRE X. — LES BELLES-LETTBES

professeur d'éloquence sous Marc-Aurèle el Commode. Chevaliers et sénateurs, se faisant avertir du moment où il entrait en chaire, désertaient le théâtre et se portaient en foule à l'Athénée, ceux-là même qui n'entendaient pas le grec. On admirait la sonorité de son organe, la cadence^ la modulation et le rhythme de son discours, et on y prêtait l'oreille avec le même délice qu'au chant mélodieux du rossignol .

Mais, même abstraction faite de toutes les circonstances qui la favorisaient accessoirement, la poésie classique de l'âge d'Auguste ne pouvait manquer de produire un effet immense sur le monde cultivé de la période suivante. Celle-ci fut essentiellement improductive, mais elle avait la sensitivité délicate d'une haute culture. A une époque pareille, la production de nombreux chefs-d'œuvre poétiques accomplis, l'établissement de formes pouvant servir de modèles dans les branches les plus diverses, mais avant tout, la création d'une langue poétique nouvelle, d'une beauté ravissante et d'un éclat éblouissant, devaient nécessairement provoquer, le plus largement possible, l'instinct de l'assimilation et de l'imitation. « Tous les hommes, » dit Goethe % « ont pour les œuvres d'art un goût inexprimable ; mais l'homme n'apprend rien, ne jouit de rien, sans aspirer aussitôt à produire lui-même. Tel est, au fond, le propre de la nature humaine, telle, on peut le dire sans exagérer, la nature même de l'homme. » Ainsi une grande extension du dilettantisme apparaît, à toute époque de haute culture, comme la conséquence nécessaire d'un grand et riche développement

' Philoslrale, Vies des sophistes, II, 10, p. 266. > Du dileUanlisme, 31, 425.

de l'art. L'Allemagne aussi a fait cette expérience, sur le domaine de la poésie tout d'abord. Elle a eu une époque de floraison poétique sans pareille, qui la dota d'une langue poétique dont elle avait besoin. Là aussi, la géné- ^ ration suivante a mis une ardeur et un empressement d'activité excessifs à s'emparer du précieux héritage, pour s'assurer de tous les moyens d'en user et d'en abuser, en reproduisant continuellement ce dont elle avait pris possession. On pourrait admettre, même à défaut de l'affirmation de témoignages positifs , que les choses durent se passer de même, au temps qui suivit l'âge d'Auguste. Les tentations dans lesquelles induit une langue cultivée, « qui image et pense pour nous », étaient tout aussi irrésistibles alors, les illusions des amateurs poëtes sur le mérite de leurs productions, les mêmes que de nos jours; aussi, ne pouvaient-elles manquer de suggérer les mêmes observations aux spectateurs impartiaux de ce mouvement d'agitation littéraire. « La poésie,» .3 dit un spirituel auteur, du temps de Néron, «a fait bien des dupes. Il suffit qu'un homme ait réussi à mettre un vers sur ses pieds, et à tisser, dans une période, une pensée un peu délicate, pour qu'il se croie déjà parvenu sur les hauteurs de l'Hélicon *. » Le dilettantisme était favorisé, du reste, par cette liaison plus intime de la poésie avec l'école qui devait^ probablement, avoir pour conséquence une pratique plus ou moins générale d'exercices poétiques, auxquels on se livrait, à l'instigation des maîtres, ou sans eux, dans le seul but d'arriver à posséder complètement la forme, et d'acquérir la virtuosité, dans une prose fleurie et pleine de mouvement. Il

* Pétrone, Sut., ch. cxviii.

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